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La gravitation ricardienne
La mise en évidence du mécanisme de la gravitation est une des découvertes les plus
importantes de Ricardo (en réalité, il s'agit là d'un phénomène déjà mis
en évidence par Smith, mais dont Ricardo va affiner l'analyse). Pour lui, il s’agit de comprendre comment les
quantités de marchandises produites par les différentes branches de
l'économie parviennent à s’ajuster en permanence les unes aux autres
(comment se fait-il qu'on produise globalement le bon nombre de pneus
pour les roues qu’on fabrique, le bon nombre de roues pour les
automobiles, etc.) ;
cette caractéristique de l'économie capitaliste n'a au départ rien
d'évident, car les décisions y sont prises de manière indépendante par
des millions d’entrepreneurs. Comment expliquer, dès lors, que le
résultat global de ces millions de décisions individuelles soit autre
chose qu'un chaos complet ?
En quelque sorte, là où Smith utilisait une métaphore (« la main
invisible »), Ricardo va tenter de préciser ce qui se passe dans la
réalité.
Pour comprendre comment fonctionne cette « gravitation », il faut
partir du centre de gravité du système, c'est-à-dire du point d’équilibre.
Nous devrons caractériser ce point d'équilibre – tout en sachant que
dans la réalité, il n'est jamais atteint. Mais on ne
peut pas comprendre comment, et pourquoi, la réalité tourne autour de l’équilibre sans
savoir de quoi cet équilibre est fait.
1. Qu’est-ce que l’équilibre ?
Imaginons qu’à un moment donné, toutes les marchandises produites dans
la société soient vendues à leur valeur, c’est-à-dire, dans le vocabulaire
de Smith et de Ricardo, à leur « prix naturel ». Nous savons que selon
Ricardo, ce prix naturel est proportionnel à la quantité de travail
incorporé dans la marchandise. Mais ce n’est pas cet aspect du prix
naturel qui nous importe le plus à présent. Pour nous, ce qui compte avant
tout, c’est que ce prix naturel a été également défini comme celui qui
assure aux facteurs de production (capital et travail), la rémunération
moyenne. Cela veut donc dire que dans une situation où toutes les
marchandises, sans exception, sont vendues à leur prix naturel, les
travailleurs touchent tous un salaire équivalent à travail équivalent, et
les capitalistes perçoivent tous le même taux de profit. Tout cela
signifie que les transferts d’une branche à l’autre n’ont plus aucune
raison de se produire. En particulier, les capitalistes n’ont aucun
intérêt à réaffecter leurs capitaux, à les retirer d'un secteur pour les
investir dans un autre, puisque pour un capital donné, toutes les
productions rapportent le même bénéfice. L’état d’équilibre est donc un
état qui se caractérise par l'absence de transferts de facteurs de production d’une branche à
une autre.
Nous pouvons aussi remarquer que dans une telle situation, pour chaque
marchandise prise individuellement, l’offre et la demande sont forcément
égales. Cela revient à dire qu’à l’équilibre, pour chaque
marchandise, les entreprises produisent
très exactement la quantité qui satisfait aux besoins du marché (à ne pas
confondre, évidemment, avec les besoins physiques : dans une économie
marchande, les seuls besoins qui existent, qui interviennent dans les
raisonnements économiques, sont ceux des gens qui peuvent payer. Les
autres, même s’ils meurent de faim, ne comptent pas).
On peut prouver très simplement cette adéquation à
l’équilibre de l'offre à la
demande pour chaque marchandise, à l’aide d’un petit raisonnement par l’absurde. Si
pour une marchandise, l’offre et la demande étaient différentes, cela entraînerait forcément une
modification du prix : cela voudrait donc dire que le prix passerait du
prix naturel à un autre, ce qui est contraire à la définition même du prix
naturel comme prix d’équilibre (si l’on veut, pour faire une comparaison
avec la physique, ce serait comme si un pendule quittait de lui-même sa
position de repos, d’équilibre, pour se mettre à osciller. Mais la
position de repos du pendule a justement été définie comme celle où il
n’oscille plus…).
Résumons-nous. Dans une économie capitaliste, l’équilibre,
selon Ricardo, possède les
caractéristiques suivantes :
L’équilibre peut donc être défini comme un état où, en
l’absence de toute perturbation extérieure - un changement des
techniques modifiant la quantité de capital ou de travail à employer
pour une production donnée, par exemple – l’offre, la demande, les prix,
les quantités produites, les taux de profit resteront tous égaux à eux-mêmes.
2. La gravitation ricardienne
Le plus simple pour comprendre ce qui se passe est de supposer qu’on
part d'une situation d'équilibre, et que pour une raison ou pour
une autre, cet équilibre se trouve rompu.
Partons par exemple du fait que la mode change, que l’Écosse
traditionnelle devienne le modèle à suivre pour être un consommateur
branché, et que
les hommes se mettent à porter massivement des kilts. En quelques
semaines, la demande pour les kilts explose, et se met à dépasser
largement l’offre, qui jusque là était restée stable depuis des décennies.
Que se passe-t-il ?
Jusqu'à quand cet enchaînement va-t-il se poursuivre ? Le point
central de tout le mécanisme, c'est le différentiel des taux de
profit. C'est ce différentiel qui est responsable de l'afflux des
capitaux dans le secteur du kilt, donc de l'accroissement de l'offre.
Mais ce différentiel de taux de profit est lui-même la conséquence du déséquilibre
entre offre et demande de kilts, déséquilibre qui a fait monter le prix
du kilt au-dessus de son prix naturel. Plus l'offre rejoint la demande
(voire si elle la dépasse, j'y reviendrai dans un instant), plus le prix
du kilt tend à redescendre vers son prix naturel. Plus le différentiel
de taux de profit en faveur du secteur du kilt tend à s'estomper, et
plus l'afflux de capitaux se tarit.
Au bout du compte, lorsque l'offre coïncide à nouveau avec la
demande, on se trouve de nouveau dans une situation d'équilibre : le
prix du kilt correspond à son prix naturel, le taux de profit du secteur
du kilt est égal au taux de profit moyen, et tout mouvement de capitaux
cesse.
Dans le récit que je viens de faire, je suis resté en réalité assez
évasif sur la manière dont peu à peu la situation va effectivement
revenir à l'équilibre. On peut dire qu'il y a deux manières un peu
différentes d'imaginer les choses sur ce point.
Dans une première version, l'offre se contente de rattraper la
demande pour finir par coïncider impeccablement avec elle. Au fur et à
mesure que se réduirait l'écart entre offre et demande, on verrait les
prix baisser, et petit à petit, ceux-ci se rapprocheraient de nouveau du
prix naturel pour finalement coïncider avec lui.
Mais, très vraisemblablement, ce n'est pas ainsi que les choses vont
se passer. De même que la bille qu'on lâche du haut d'un bol ne s'arrête pas
au fond du premier
coup, mais qu'emportée par son élan, elle remonte
la pente située de l'autre côté, il y a bien peu de chances que l'afflux
des capitaux qui s'étaient précipités pour profiter de l'aubaine
corresponde très exactement à l'offre manquante. L'économie
capitaliste est constituée de millions d'entrepreneurs qui voient chacun midi
à leur porte, et qui poursuivent leur intérêt propre sans qu'aucune
autorité soit là pour les prévenir que tous les autres entrepreneurs
sont en train de faire les mêmes choix qu'eux, et de se précipiter sur
ce qu'ils croient être une bonne affaire.
Ainsi, il y a toutes les chances pour que lors de la phase où
l'offre de kilts est insuffisante, et où les kilts rapportent beaucoup
plus que n'importe quelle autre production, il y ait en réalité beaucoup
trop de capitaux qui affluent et qui se lancent dans la fabrication de
kilts. Dès lors, non seulement l'offre va rattraper la demande, mais
elle va très vraisemblablement la dépasser, pour toute une période. On
assiste alors à la même série de causes et de conséquences, mais qui
vont cette fois agir en sens inverse :
On peut résumer l'ensemble du processus par un petit dessin :
Pour conclure (provisoirement) sur cet exposé, précisons que la situation d'équilibre
que l'on prend comme référence dans le raisonnement est évidemment une
situation fictive, dont jamais Ricardo n'a prétendu qu'elle se rencontrait
dans la réalité. Ricardo savait très bien, même s'il l'écrivait avec
d'autres mots, que le capitalisme est une économie de déséquilibre
permanent. Ne serait-ce que parce que les goûts des consommateurs et les
techniques de production changent continuellement - mais on pourrait
ajouter mille autres facteurs. Les prix - et les taux de profit - ne
cessent donc de varier quotidiennement. La situation d'équilibre n'en
reste pas moins une réalité indispensable pour comprendre autour de quoi oscillent,
gravitent, ces prix et ces taux de profit. Le point d'équilibre a un peu le même
statut que le foyer de l'ellipse que parcourt la Terre autour du soleil
: même si elle n'y passe jamais, on ne peut pas comprendre son mouvement
sans connaître son existence et sans y faire référence.
3. Quelques éléments à méditer (gravement, bien sûr)
On voit donc qu'on peut reconstituer un véritable mouvement de
balancier de l'économie autour du point d'équilibre. Certaines forces (le
comportement grégaire des capitalistes poussés par leur intérêt
individuel) poussent à l'aggravation des déséquilibres. D'autres forces (l'impact
du rapport entre l'offre et la demande sur les prix, et celui des prix
sur le taux de profit) agissent inversement, dans le sens du retour vers le point
d'équilibre.
Au final, s'agit-il d'un équilibre stable, ou instable ? Autrement dit, les
forces qui tendent à ramener le système à l'équilibre l'emportent-elles
sur celles qui tendent à l'en éloigner ? En réalité, Ricardo ne fournit
aucun argument d'ordre théorique pour justifier sa réponse à cette question. Il n'explique
pas pourquoi il tranche dans le sens de la stabilité et non dans celui
de l'instabilité. Mais il était convaincu de cette
stabilité de l'équilibre, à l'image du pendule qui oscille non pas de
plus en plus, mais de moins en moins fort. Et après tout, on peut se
dire qu'il suffit d'observer la réalité de l'économie capitaliste pour
se convaincre qu'au moins dans la plupart des circonstances, l'équilibre
est stable : l'un dans l'autre, malgré les changements permanents dans
les technique ou la demande, les proportions des différents secteurs
de l'économie sont
globalement respectées. On ne voit pas des surproductions succéder sans cesse aux
pénuries et réciproquement - gardons en tête que la pénurie, en économie capitaliste,
n'existe que vis à vis du marché, c'est-à-dire des acheteurs
potentiels. La pénurie pour ceux qui n'ont pas les moyens de payer,
même si elle existe dans la réalité, n'existe pas dans la théorie
économique. Pour en revenir à nos moutons, c'est-à-dire à la
stabilité de l'équilibre, on peut donc noter que Ricardo la pressent,
qu'il affirme son existence, mais qu'il ne la démontre pas scientifiquement.
Un autre aspect qui mérite d'être souligné, est que ce mécanisme agit
sur le moyen terme. Sur le court terme, les marchés sont en
déséquilibre ; les transactions s'effectuent à un prix qui n'est pas
le prix naturel (c'est-à-dire le prix d'équilibre).
C'est d'ailleurs précisément cet écart entre le prix
constaté et le prix naturel qui détermine le différentiel des taux de
profit, qui conduit à la migration des capitaux, donc à la résorption
des déséquilibres. La gravitation chez Ricardo n'a donc rien à voir
avec les processus qui seront plus tard exposés par les
néoclassiques, tels le tâtonnement de Walras. Nous y reviendrons
lorsque nous parlerons de ce courant.
Pour terminer, signalons une objection à laquelle Ricardo et ses
partisans ont tenté de répondre, sans jamais y parvenir. Cette
objection s'appuyant sur une argumentation un peu technique et
difficile, je me contenterai ici d'en indiquer les grandes lignes,
sans rentrer dans les détails. En gros, le problème est le suivant :
si l'on admet que les différentes branches de la production
capitaliste ne connaissent pas toutes la même répartition entre
capital et travail, qu'il existe des branches très mécanisées et
d'autres qui le sont moins, alors on peut démontrer que les prix
naturels (proportionnels, selon Ricardo, à la dépense totale en travail) sont incompatibles
avec des taux de profits égaux. C'est-à-dire que si les marchandises
sont vendues à leur prix naturel, alors les taux de profits ne peuvent
pas être égaux, et inversement, si les taux de profit sont égaux, alors les marchandises
ne peuvent pas être vendues à leur prix naturel.
Cette objection ne met pas à bas l'ensemble du mécanisme décrit par
Ricardo, mais elle impose de redéfinir tout de même assez sérieusement
ce qu'est le prix d'équilibre - en abandonnant soit l'égalité des taux
de profit, soit les prix naturels. C'est cette dernière option que
choisira Marx... avant que sa solution ne soit à son tour critiquée.
Mais c'est une autre histoire, qui nous entraînerait beaucoup trop
loin.
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