Ce site a pour but de servir de support à un enseignement dispensé devant des étudiants. Il ne remplace donc ni un véritable cours, ni la lecture attentive de certains ouvrages. Le contenu en a entièrement été rédigé par Christophe DARMANGEAT (Université Paris 7) - Selon la formule consacrée, les propos qui y figurent n'engagent donc que la responsabilité de leur auteur.

 

La gravitation ricardienne
La mise en évidence du mécanisme de la gravitation est une des découvertes les plus importantes de Ricardo (en réalité, il s'agit là d'un phénomène déjà mis en évidence par Smith, mais dont Ricardo va affiner l'analyse). Pour lui, il s’agit de comprendre comment les quantités de marchandises produites par les différentes branches de l'économie parviennent à s’ajuster en permanence les unes aux autres (comment se fait-il qu'on produise globalement le bon nombre de pneus pour les roues qu’on fabrique, le bon nombre de roues pour les automobiles, etc.) ; cette caractéristique de l'économie capitaliste n'a au départ rien d'évident, car les décisions y sont prises de manière indépendante par des millions d’entrepreneurs. Comment expliquer, dès lors, que le résultat global de ces millions de décisions individuelles soit autre chose qu'un chaos complet ?
En quelque sorte, là où Smith utilisait une métaphore (« la main invisible »), Ricardo va tenter de préciser ce qui se passe dans la réalité.
Pour comprendre comment fonctionne cette « gravitation », il faut partir du centre de gravité du système, c'est-à-dire du point d’équilibre. Nous devrons caractériser ce point d'équilibre – tout en sachant que dans la réalité, il n'est jamais atteint. Mais on ne peut pas comprendre comment, et pourquoi, la réalité tourne autour de l’équilibre sans savoir de quoi cet équilibre est fait.
1. Qu’est-ce que l’équilibre ?
Imaginons qu’à un moment donné, toutes les marchandises produites dans la société soient vendues à leur valeur, c’est-à-dire, dans le vocabulaire de Smith et de Ricardo, à leur « prix naturel ». Nous savons que selon Ricardo, ce prix naturel est proportionnel à la quantité de travail incorporé dans la marchandise. Mais ce n’est pas cet aspect du prix naturel qui nous importe le plus à présent. Pour nous, ce qui compte avant tout, c’est que ce prix naturel a été également défini comme celui qui assure aux facteurs de production (capital et travail), la rémunération moyenne. Cela veut donc dire que dans une situation où toutes les marchandises, sans exception, sont vendues à leur prix naturel, les travailleurs touchent tous un salaire équivalent à travail équivalent, et les capitalistes perçoivent tous le même taux de profit. Tout cela signifie que les transferts d’une branche à l’autre n’ont plus aucune raison de se produire. En particulier, les capitalistes n’ont aucun intérêt à réaffecter leurs capitaux, à les retirer d'un secteur pour les investir dans un autre, puisque pour un capital donné, toutes les productions rapportent le même bénéfice. L’état d’équilibre est donc un état qui se caractérise par l'absence de transferts de facteurs de production d’une branche à une autre.
Nous pouvons aussi remarquer que dans une telle situation, pour chaque marchandise prise individuellement, l’offre et la demande sont forcément égales. Cela revient à dire qu’à l’équilibre, pour chaque marchandise, les entreprises produisent très exactement la quantité qui satisfait aux besoins du marché (à ne pas confondre, évidemment, avec les besoins physiques : dans une économie marchande, les seuls besoins qui existent, qui interviennent dans les raisonnements économiques, sont ceux des gens qui peuvent payer. Les autres, même s’ils meurent de faim, ne comptent pas).
On peut prouver très simplement cette adéquation à l’équilibre de l'offre à la demande pour chaque marchandise, à l’aide d’un petit raisonnement par l’absurde. Si pour une marchandise, l’offre et la demande étaient différentes, cela entraînerait forcément une modification du prix : cela voudrait donc dire que le prix passerait du prix naturel à un autre, ce qui est contraire à la définition même du prix naturel comme prix d’équilibre (si l’on veut, pour faire une comparaison avec la physique, ce serait comme si un pendule quittait de lui-même sa position de repos, d’équilibre, pour se mettre à osciller. Mais la position de repos du pendule a justement été définie comme celle où il n’oscille plus…).
Résumons-nous. Dans une économie capitaliste, l’équilibre, selon Ricardo, possède les caractéristiques suivantes :
  • toutes les marchandises sont vendues à leur valeur (autrement dit, le prix de toutes les marchandises est leur prix naturel).
  • pour chaque marchandise, l’offre et la demande sont égales.
  • la même quantité de capital perçoit la même rémunération quelle que soit la branche de production dans laquelle elle est employés (autrement dit, les taux de profit des différentes branches sont égaux. Dit encore autrement, le taux de profit de chaque branche est égal au taux de profit moyen).
  • Il n’y a par conséquent aucun transfert de capital d’une branche de production à une autre, et donc aucune modification des quantités produites.
L’équilibre peut donc être défini comme un état où, en l’absence de toute perturbation extérieure - un changement des techniques modifiant la quantité de capital ou de travail à employer pour une production donnée, par exemple – l’offre, la demande, les prix, les quantités produites, les taux de profit resteront tous égaux à eux-mêmes.
2. La gravitation ricardienne
Le plus simple pour comprendre ce qui se passe est de supposer qu’on part d'une situation d'équilibre, et que pour une raison ou pour une autre, cet équilibre se trouve rompu.
Partons par exemple du fait que la mode change, que l’Écosse traditionnelle devienne le modèle à suivre pour être un consommateur branché, et que les hommes se mettent à porter massivement des kilts. En quelques semaines, la demande pour les kilts explose, et se met à dépasser largement l’offre, qui jusque là était restée stable depuis des décennies. Que se passe-t-il ?
  1. La demande de kilts excédant l’offre, le prix des kilts va se mettre à grimper. Pour être à la page, tout le monde veut un kilt, quitte à se ruiner pour en obtenir un. Et c’est bien ce qui va se passer, car la production n’a pas suivi la brusque montée de la demande. Le kilt, qui comme toutes les marchandises, était jusque là vendu à son prix naturel, se vend à présent 30%, 50%, ou 100% au-dessus de ce prix naturel.
  2. Les fabricants de kilts se frottent les mains : ils font des affaires en or. Jusque là, le kilt étant vendu à son prix naturel, comme toutes les autres marchandises, les capitaux investis dans la production de kilts rapportaient très exactement le taux de profit moyen, c’est-à-dire le même taux de profit que celui de n’importe quelle autre production. Mais avec la flambée du prix du kilt, le taux de profit réalisé par les capitaux investis dans cette fabrication explose : les fabricants de kilts ne réalisent plus le taux de profit moyen, mais un taux de profit bien supérieur.
  3. Or, dans la société capitaliste – en tout cas, dans une société capitaliste où les libertés économiques fondamentales sont respectées - les capitaux sont libres de se mouvoir d’une branche à une autre. Tout capitaliste est libre de diminuer ou d’augmenter une production, de l’arrêter totalement ou d’en développer une nouvelle. Il n’y a pas de monopoles légaux, de branches qui seraient interdites à la concurrence, à l’arrivée de nouveaux capitaux, ou au développement de ceux qui y sont déjà investis. Suite à la montée du taux de profit dans la branche des kilts, celle-ci va donc attirer les capitaux comme le miel attire les ours. Il est important de voir que ce qui est déterminant, ce n'est pas que le taux de profit dans la branche des kilts soit en soi élevé ou faible ; ce qui est déterminant pour les capitalistes, c'est la comparaison entre le taux de profit dans la branche des kilts et le taux de profit dans les autres branches, ce qu'on peut appeler le différentiel des taux de profit. C'est ce différentiel qui va les pousser à investir leurs capitaux dans les branches qui rapportent le plus. L'existence d'un différentiel de taux de profit en faveur du secteur des kilts, conjointement à la possibilité générale de la mobilité des capitaux d'un secteur à l'autre va donc entraîner un afflux de capitaux vers le secteur des kilts.
  4. Cet afflux de capitaux va se traduire par une augmentation des quantités produites. Soit que les entreprises existantes se développent (achat de nouveaux bâtiments, de nouvelles machines, embauche d'ouvriers) soit qu'il s'agisse de nouvelles entreprises. Cela n'a en fait aucune importance, le résultat du point de vue de l'accroissement de la production de kilts est le même.
  5. L'accroissement de la production de kilts fait que peu à peu, l'offre va rejoindre la demande.
Jusqu'à quand cet enchaînement va-t-il se poursuivre ? Le point central de tout le mécanisme, c'est le différentiel des taux de profit. C'est ce différentiel qui est responsable de l'afflux des capitaux dans le secteur du kilt, donc de l'accroissement de l'offre. Mais ce différentiel de taux de profit est lui-même la conséquence du déséquilibre entre offre et demande de kilts, déséquilibre qui a fait monter le prix du kilt au-dessus de son prix naturel. Plus l'offre rejoint la demande (voire si elle la dépasse, j'y reviendrai dans un instant), plus le prix du kilt tend à redescendre vers son prix naturel. Plus le différentiel de taux de profit en faveur du secteur du kilt tend à s'estomper, et plus l'afflux de capitaux se tarit.
Au bout du compte, lorsque l'offre coïncide à nouveau avec la demande, on se trouve de nouveau dans une situation d'équilibre : le prix du kilt correspond à son prix naturel, le taux de profit du secteur du kilt est égal au taux de profit moyen, et tout mouvement de capitaux cesse.
Dans le récit que je viens de faire, je suis resté en réalité assez évasif sur la manière dont peu à peu la situation va effectivement revenir à l'équilibre. On peut dire qu'il y a deux manières un peu différentes d'imaginer les choses sur ce point.
Dans une première version, l'offre se contente de rattraper la demande pour finir par coïncider impeccablement avec elle. Au fur et à mesure que se réduirait l'écart entre offre et demande, on verrait les prix baisser, et petit à petit, ceux-ci se rapprocheraient de nouveau du prix naturel pour finalement coïncider avec lui.
Mais, très vraisemblablement, ce n'est pas ainsi que les choses vont se passer. De même que la bille qu'on lâche du haut d'un bol ne s'arrête pas au fond du premier coup, mais qu'emportée par son élan, elle remonte la pente située de l'autre côté, il y a bien peu de chances que l'afflux des capitaux qui s'étaient précipités pour profiter de l'aubaine corresponde très exactement à l'offre manquante. L'économie capitaliste est constituée de millions d'entrepreneurs qui voient chacun midi à leur porte, et qui poursuivent leur intérêt propre sans qu'aucune autorité soit là pour les prévenir que tous les autres entrepreneurs sont en train de faire les mêmes choix qu'eux, et de se précipiter sur ce qu'ils croient être une bonne affaire.
Ainsi, il y a toutes les chances pour que lors de la phase où l'offre de kilts est insuffisante, et où les kilts rapportent beaucoup plus que n'importe quelle autre production, il y ait en réalité beaucoup trop de capitaux qui affluent et qui se lancent dans la fabrication de kilts. Dès lors, non seulement l'offre va rattraper la demande, mais elle va très vraisemblablement la dépasser, pour toute une période. On assiste alors à la même série de causes et de conséquences, mais qui vont cette fois agir en sens inverse :
  1. L'offre de kilts dépassant la demande, le prix des kilts s'effondre, retombant au-dessous de son prix naturel (c'est-à-dire d'équilibre).
  2. Les capitaux investis dans la production de kilts rapportent désormais un taux de profit inférieur au taux de profit moyen.
  3. On va donc assister à un mouvement de fuite des capitaux : usines fermées ou ne fonctionnant que partiellement, entreprises en faillite...
  4. Il y aura donc une diminution de la production...
  5. ...ramenant l'offre au niveau de la demande.
  6. etc.
On peut résumer l'ensemble du processus par un petit dessin :

Pour conclure (provisoirement) sur cet exposé, précisons que la situation d'équilibre que l'on prend comme référence dans le raisonnement est évidemment une situation fictive, dont jamais Ricardo n'a prétendu qu'elle se rencontrait dans la réalité. Ricardo savait très bien, même s'il l'écrivait avec d'autres mots, que le capitalisme est une économie de déséquilibre permanent. Ne serait-ce que parce que les goûts des consommateurs et les techniques de production changent continuellement - mais on pourrait ajouter mille autres facteurs. Les prix - et les taux de profit - ne cessent donc de varier quotidiennement. La situation d'équilibre n'en reste pas moins une réalité indispensable pour comprendre autour de quoi oscillent, gravitent, ces prix et ces taux de profit. Le point d'équilibre a un peu le même statut que le foyer de l'ellipse que parcourt la Terre autour du soleil : même si elle n'y passe jamais, on ne peut pas comprendre son mouvement sans connaître son existence et sans y faire référence.
3. Quelques éléments à méditer (gravement, bien sûr)
On voit donc qu'on peut reconstituer un véritable mouvement de balancier de l'économie autour du point d'équilibre. Certaines forces (le comportement grégaire des capitalistes poussés par leur intérêt individuel) poussent à l'aggravation des déséquilibres. D'autres forces (l'impact du rapport entre l'offre et la demande sur les prix, et celui des prix sur le taux de profit) agissent inversement, dans le sens du retour vers le point d'équilibre.
Au final, s'agit-il d'un équilibre stable, ou instable ? Autrement dit, les forces qui tendent à ramener le système à l'équilibre l'emportent-elles sur celles qui tendent à l'en éloigner ? En réalité, Ricardo ne fournit aucun argument d'ordre théorique pour justifier sa réponse à cette question. Il n'explique pas pourquoi il tranche dans le sens de la stabilité et non dans celui de l'instabilité. Mais il était convaincu de cette stabilité de l'équilibre, à l'image du pendule qui oscille non pas de plus en plus, mais de moins en moins fort. Et après tout, on peut se dire qu'il suffit d'observer la réalité de l'économie capitaliste pour se convaincre qu'au moins dans la plupart des circonstances, l'équilibre est stable : l'un dans l'autre, malgré les changements permanents dans les technique ou la demande, les proportions des différents secteurs de l'économie sont globalement respectées. On ne voit pas des surproductions succéder sans cesse aux pénuries et réciproquement - gardons en tête que la pénurie, en économie capitaliste, n'existe que vis à vis du marché, c'est-à-dire des acheteurs potentiels. La pénurie pour ceux qui n'ont pas les moyens de payer, même si elle existe dans la réalité, n'existe pas dans la théorie économique. Pour en revenir à nos moutons, c'est-à-dire à la stabilité de l'équilibre, on peut donc noter que Ricardo la pressent, qu'il affirme son existence, mais qu'il ne la démontre pas scientifiquement.
Un autre aspect qui mérite d'être souligné, est que ce mécanisme agit sur le moyen terme. Sur le court terme, les marchés sont en déséquilibre ; les transactions s'effectuent à un prix qui n'est pas le prix naturel (c'est-à-dire le prix d'équilibre). C'est d'ailleurs précisément cet écart entre le prix constaté et le prix naturel qui détermine le différentiel des taux de profit, qui conduit à la migration des capitaux, donc à la résorption des déséquilibres. La gravitation chez Ricardo n'a donc rien à voir avec les processus qui seront plus tard exposés par les néoclassiques, tels le tâtonnement de Walras. Nous y reviendrons lorsque nous parlerons de ce courant.
Pour terminer, signalons une objection à laquelle Ricardo et ses partisans ont tenté de répondre, sans jamais y parvenir. Cette objection s'appuyant sur une argumentation un peu technique et difficile, je me contenterai ici d'en indiquer les grandes lignes, sans rentrer dans les détails. En gros, le problème est le suivant : si l'on admet que les différentes branches de la production capitaliste ne connaissent pas toutes la même répartition entre capital et travail, qu'il existe des branches très mécanisées et d'autres qui le sont moins, alors on peut démontrer que les prix naturels (proportionnels, selon Ricardo, à la dépense totale en travail) sont incompatibles avec des taux de profits égaux. C'est-à-dire que si les marchandises sont vendues à leur prix naturel, alors les taux de profits ne peuvent pas être égaux, et inversement, si les taux de profit sont égaux, alors les marchandises ne peuvent pas être vendues à leur prix naturel.
Cette objection ne met pas à bas l'ensemble du mécanisme décrit par Ricardo, mais elle impose de redéfinir tout de même assez sérieusement ce qu'est le prix d'équilibre - en abandonnant soit l'égalité des taux de profit, soit les prix naturels. C'est cette dernière option que choisira Marx... avant que sa solution ne soit à son tour critiquée. Mais c'est une autre histoire, qui nous entraînerait beaucoup trop loin.