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Ce site a pour but de servir de support à l'enseignement dispensé en L1 SES à
l'Université Paris Diderot, par Christophe DARMANGEAT.
Il ne remplace en aucune manière le cours lui-même, ni la lecture attentive de certains ouvrages, dont ceux conseillés en bibliographie. Selon la formule consacrée, les propos qui y figurent n'engagent que la responsabilité de leur auteur. |
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Le marché du travail
Parmi toutes les marchandises disponibles sur le marché, il en est une
qui possède un statut bien particulier : il s'agit bien sûr de la force de
travail, ou du travail (la distinction, importante d'un certain point de
vue, nous importe peu ici). En effet, le travail est la seule marchandise
à protester, parfois violemment, lorsque son prix baisse ! C'est aussi - et de loin - celle qui pose le
plus de problèmes
lorsque des stocks se constituent de manière plus ou moins permanente
(c'est-à-dire lorsque apparaît du chômage). Aussi, on ne sera pas étonné
si la discussion théorique sur le statut du marché du travail est des
plus sensibles, dans la mesure où c'est une de celles qui porte le plus
directement des enjeux et des choix politiques.
Dans ce chapitre, on se
propose donc de voir comment les courants néoclassiques et Keynésien se
sont affrontés sur cette question, au nom de
quelles hypothèses et de quels raisonnements. Sans oublier, comme
toujours, avec quelles arrière-pensées.
1. Le marché du travail chez les néoclassiques
La démonstration néoclassique se conclut par un précepte demeuré
célèbre : lorsque l'économie est en équilibre, il ne peut pas exister de
chômage involontaire. Précisons les tenants et les aboutissants de cette
affirmation.
Du point de vue de la théorie, l'offre et la demande de
travail doivent être traitées exactement comme l'offre et la demande de
toute marchandise. Je rappelle en deux mots de quoi il retourne : les
offreurs de travail (rappelons qu'à la différence du langage courant,
il s'agit des salariés potentiels) procèdent comme n'importe quels autres
détenteurs de n'importe quel bien : ils arbitrent entre le fat de conserver
leur marchandise ou de la proposer à la vente. Naturellement, plus le prix
qu'ils peuvent espérer en tirer est élevé, plus ils seront disposés à vendre (et
inversement). Cela veut donc dire que chaque travailleur potentiel procède à
un arbitrage entre son travail et ses loisirs, et sera donc d'autant plus
enclin à travailler que les salaires sont élevés, et d'autant plus à rester
chez lui qu'ils sont faibles. Ces préférences des travailleurs, une fois
agrégées les unes aux autres, déterminent donc
la fonction d'offre du travail. Et,
on l'aura compris, cette fonction est croissante par rapport au prix (le salaire).
Les demandeurs de travail (les employeurs) arbitrent pour
leur part entre le
travail et d'autres biens de production, puisque pour réaliser une même production,
ils ont le choix entre plusieurs (et en théorie, une infinité de) combinaisons productives.
La plus pertinente est bien sûr celle qui assure une production donnée au moindre coût.
Les employeurs vont donc comparer ce que vont leur rapporter et leur coûter chaque unité en
plus ou en moins des différents facteurs de production. Autreent dit, ils vont mettre en
balance les différentes productivités marginales et les prix de ces différents facteurs.
Ces calculs des différents entrepreneurs, mis bout à bout, forment donc
la fonction de demande du travail, qui elle,
est décroissante par rapport au prix.
Au final, pour peu que le marché du travail satisfasse aux critères de la
concurrence pure et parfaite, on aboutit comme pour toute autre marchandise
à un optimum, à savoir que le
prix du travail s'établit à un niveau qui équilibre l'offre et la
demande. Cela veut dire qu'il ne peut exister aucun chômage
involontaire : aucun travailleur qui souhaite travailler au
salaire proposé par le marché ne reste inemployé. Il peut certes y avoir
des chômeurs, mais les néoclassiques parlent à ce sujet de chômeurs
volontaires : ce sont des gens qui auraient peut-être accepté d'offrir
leurs bras si le prix du travail avait été plus élevé, mais qui, étant
donné le prix offert (qu'ils estiment trop faible), préfèrent ne pas travailler. Le seul chômage
involontaire admis par la théorie néoclassique est transitoire : il
concerne le passage d'un état d'équilibre à un autre, où certains ajustements
sont inévitables.
Dès lors, s'il devait se former un chômage important,
la seule solution consiste à laisser agir les forces du marché, qui
ne manqueront pas de faire baisser le prix du travail (les salaires).
Cette baisse des salaires résorbera le chômage, en agissant à la fois sur l'offre et
la demande : sur l'offre, tout d'abord, puisque face à un salaire
diminué, les travailleurs seront moins nombreux à vouloir travailler et
qu'ils préfèreront privilégier leurs loisirs. Sur la demande, ensuite,
puisque le travail étant moins cher, les employeurs substitueront le
travail à d'autres biens de production (des machines), et augmenteront
donc le nombre de salariés nécessaires pour une même production.
La théorie néoclassique rejoint ici le « bon sens » (celui qui fait
dire que la Terre est plate). Il paraît en effet évident, tant cette
apparente vérité est répétée a satiété par maints experts, journalistes
ou hommes politiques, que pour lutter contre le chômage, il convient
d'abaisser le coût du travail. Là encore, on peut se demander si le
raisonnement est aussi solide qu'il en a l'air. Mais on peut (et on
doit) aussi se demander qui à intérêt à le défendre.
Le
raisonnement néoclassique, si l'on veut l'appliquer de manière
conséquente, amène donc à s'opposer, dans l'intérêt même des chômeurs, à
tout ce qui peut entraver le libre fonctionnement du marché du travail.
C'est vrai en particulier des syndicats (qui empêchent la concurrence
d'être « parfaite » ). C'est aussi vrai de toute règlementation,
notamment du SMIC, ce prix minimum imposé de la marchandise « travail ».
Dans ce cadre théorique, le SMIC est au mieux inefficace, au pire fauteur
de chômage permenanent. Il est inefficace si le salaire d'équilibre lui était de toute
façon supérieur ; dans ce cas, cela veut dire que l'État fixe un prix minimum qui est
au-dessous du prix du marché. Ce prix minimum n'a donc aucun rôle. Mais si le prix d'équilibre
aurait dû se trouver au-dessous du SMIC — et on peut penser que le nombre de salariés
payés au SMIC constitue une indication en ce sens — alors le SMIC constitue clairement
une barrière qui empêche le retour à l'équilibre, et
qui engendre artificiellement du chômage permanent:
en fixant légalement un prix supérieur au prix d'équilibre, il gonfle artificiellement l'offre
de travail de la part des salariés, tout en déprimant la demande de la part des entreprises de cette
marchandise trop chère par rapport à ce qu'elle rapporte (sa productivité marginale).
On peut donc trouver aisément des centaines de publications se réclamant de
l'inspiration libérale (voire « libertarienne »), qui réclament la
suppression du salaire minimum, voire l'interdiction des syndicats, afin de combattre le chômage.
Ces positions,
quoique dans un contexte et avec un cheminement différent, font
lointainement écho à celles de Malthus, qui en son temps préconisait
déjà l'arrêt des aides aux pauvres... dans l'intérêt bien compris
des pauvres eux-mêmes, cela va sans dire.
Même si bien peu d'hommes politiques se revendiquent ouvertement de cette inspiration
théorique (il faut dire que revendiquer la suppression du SMIC, pour gagner une élection, ce n'est pas
forcément l'idéal), en revanche, on aura compris que l'idée générale, elle, est présente dans la plupart des
discours : la lutte contre le chômage passe par un abaissement du coût du travail (expression qui semble moins
douloureuse que parler des salaires, mais qui signifie très exactement la même chose).
2. La critique keynésienne
Je n'examinerai pas ici les
objections que le courant marxiste a présenté à ce raisonnement. Disons simplement que selon Marx,
le chômage était un mode de fonctionnement inhérent au système capitaliste ; il était vain d'espérer l'éradiquer
dans le cadre de ce système, et la seule manière d'en venir à bout était d'abattre le capitalisme lui-même.
Les lignes qui suivent se limiteront à la critique
qu'en fit Keynes. Celui-ci était lui-même issu de la
tradition néo-classique ; mais, un certain nombre d'événements l'avaient conduit à rompre avec cette
tradition.
La première objection que peut soulever le raisonnement néoclassique
concerne l'offre de travail, même si ce n'est pas sur ce point
que Keynes a focalisé l'essentiel de sa critique.
À la base des développements néoclassiques sur
l'offre de travail , on trouve comme on l'a rappelé la « désutilité »
dudit travail : rappelons que les offreurs de travail
(les salariés potentiels) sont censés arbitrer librement entre travail et
loisirs. Le marché est donc censé leur permettre de doser heure
par heure (et en théorie, milliseconde par milliseconde !) la
quantité de travail qu'ils souhaitent offrir. Cette hypothèse paraît
assez difficile à admettre, dans un marché où le travail possède une
durée légale (même si des aménagements sont possibles).
Mais surtout, et c'est là le plus important, l'offre de travail
est supposée être une fonction croissante de son prix. Cela signifie que moins le
travail vaut cher, moins les salariés sont censés être tentés d'en
proposer, et plus ils sont censés lui préférer les loisirs. Cette
hypothèse est absolument indispensable pour l'ensemble du
raisonnement néoclassique : si on la retire, celui-ci s'effondre de
bout en bout : dans le cas d'une offre de travail décroissante,
l'équilibre peut ne pas exister.
Or, l'hypothèse de l'offre de travail croissante
en fonction du prix est en réalité assez contestable, dans la mesure où la plupart
des salariés n'ont que leur travail pour vivre, et n'ont guère de
choix ! Ainsi, on peut penser légitimement qu'une baisse des
salaires conduit les salariés à vouloir travailler non pas moins (comme
le disent les néoclassiques), mais davantage, afin de compenser leur
baisse de revenu horaire. Dans ces conditions, la baisse des salaires,
pésentée comme un remède au chômage, entraînera au contraire un accroissement de l'offre
de travail... donc du chômage.
Mais c'est surtout sur la demande
de travail de la part des entreprises que Keynes va concentrer sa
critique, en pointant du doigt le problème du
niveau global de la
production (problème que les néoclassiques considèrent comme réglé
par définition). La critique de Keynes s'inspire d'une situation qu'il a
observée : celle de la crise des années trente, où toute baisse
supplémentaire du salaire semblait incapable de résorber le chômage,
où les emplois manquaient même pour les salariés prêts à travailler
à n'importe quel prix, et où la crise se manifestait d'abord et
avant tout comme une immense surproduction entraînant une spirale
déflationniste : une crise de la demande, que toute baisse
supplémentaire des salaires ne pouvait qu'aggraver.
Keynes part donc de cette demande, en forgeant toutefois un
concept nouveau : la demande qui joue le rôle clé dans sa théorie
n'est pas la demande constatée à un instant donné, la demande
telle qu'elle anticipée par les entrepreneurs ; car c'est sur la
base de cette anticipation que ceux-ci prendront ensuite la décision
d'investir ou non. A la suite de Malthus,
Keynes appelle cette demande la demande
effective, ce qui est une traduction un peu trompeuse : il ne s'agit en effet pas de la
demande effectivement constatée, mais de celle qui produit des
effets réels (bien que du fait qu'il ne s'agisse que d'une
anticipation, elle soit en quelque sorte encore virtuelle).
Cette demande effective est elle-même composée de deux éléments :
la demande de biens de consommation, et la demande de biens d'investissement.
Contrairement à la tradition néoclassique, qui affirmait que l'épargne se
transformait nécessairement en investissement (la variable équilibrant les deux étant le taux
d'intérêt, Keynes va éfendre l'opinion que ces deux grandeurs sont déterminées tout à fait indépendamment
l'une de l'autre, et que certains facteurs poussent à la détention de la monnaie par les agents.
Il peut donc exister un déséquilibre global entre l'offre et la demande, déséquilibre que l'on peut
interpréter pour l'essentiel comme une insuffisance de l'investissement.
Ainsi, c'est la demande effective qui détermine le niveau de
la production, et par contrecoup, le niveau de l'emploi. Or,
insiste, Keynes, rien ne garantit que la demande effective (telle
qu'elle a été définie dans le raisonnement)
corresponde à un niveau de production assurant le plein emploi.
Keynes insiste sur l'existence de la thésaurisation monétaire
(due à la préférence des agents pour la liquidité), qui rend possibles les
situations de surproduction : contrairement à ce qu'affirmaient les
néoclassiques, l'épargne et l'investissement ne sont pas forcément
égaux. Le taux n'intérêt n'équilibre pas épargne et investissement,
mais offre et demande de monnaie, ce qui n'est pas du tout la même
chose.
Pour lutter contre le chômage, Keynes affirme donc l'inutilité,
voire la nocivité des recommandations néoclassiques traditionnelles.
La baisse des salaires, au lieu de stimuler la demande de travail,
ne peut que contribuer à déprimer la demande
effective, donc le niveau global de la production, et donc la demande de travail.
Par conséquent, les seuls moyens
d'action efficaces sont ceux qui peuvent augmenter la demande
effective, et ils sont entre les mains de l'état qui ne doit pas laisser
le marché trouver seul un équilibre dit de sous-emploi.
Ces leviers aux mains de l'État sont essentiellement :
Il ne faudrait toutefois pas commettre l'erreur de prêter à Keynes
un raisonnement strictement en miroir des néoclassiques, et penser que là où cex-ci pensaient
combattre le chômage par une hausse des salaires, Keynes aurait péconiser une hausse de ces
même salaires. Keynes savait qu'en période de crise, la rentabilité des entreprises est dégradée,
et qu'une augmenation des salaires, tout en stimulant la demande, pouvait en même temps dégrader
l'activité économique en abaissant la profitabilité des entreprises. C'est pourquoi Keynes a toujours
conservé une attitude ambigue vis-à-vis des hausses de salaires en tant que remède contre la crise (ses
adversaires l'accusant d'entretenir sciemment la confusion). En fait, Keynes préconisait bien
davantage une stimulation de l'investissement via l'État ; quant aux modifications de la répartition
des richesses qu'il appelait de ses voeux, elle concernait principalement les rapports entre les
capitalistes entrepreneurs (q'il fallait avantager) et les prêteurs (dont il convenait de réduire
les revenus et 'influence au minimum). Keynes utilisa à ce propos une formule qui devait rester célèbre,
en prônant l'euthanasie du rentier.
D'un point de vue plus général, on peut ainsi dire que l'analyse
keynésienne se démarque sous quatre aspects majeurs du courant
néoclassique :
Les thèses keynésiennes, devenues (avec plus ou moins de
fidélité) la doctrine officielle des États développés durant les
« trente glorieuses », ont été depuis largement critiquées et remises
en cause par les héritiers du courant néoclassique. Mais ceci est
une autre histoire...
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