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La question de la valeur
La théorie de la valeur est une des pierres angulaires
de la pensée économique, une ligne de partage fondamentale de chaque
côté de laquelle se sont rangés les différents courants. De toutes les
notions autour desquelles se sont affrontés les économistes, la théorie
de la valeur est sans doute la plus sensible, car la plus directement
liée à des intérêts sociaux ; c'est celle qui permet le mieux de
comprendre à quel point l'économie est « politique », et en quoi
des prises de positions apparemment purement théoriques, ou scientifiques,
sont également des armes destinées à justifier, ou à dénoncer, une
certaine organisation sociale.
On peut dire que la question de la valeur est à la fois
très simple et extraordinairement compliquée. Très simple, parce que
les choix faits par les uns et les autres face à cette question se
traduisent de manière limpide dans leur options sociales et politiques
; nous verrons de quelle manière un peu plus loin. Extraordinairement compliquée,
parce que cette question a soulevé des polémiques d'autant plus riches
qu'elle était sensible, et que de part et d'autre, les arguments ont
connu des raffinements sans cesse croissants.
Je ne rentrerai ici que
très peu dans ces raffinements, qui pour être compris, mériteraient qu'on y
consacre des livres entiers, si ce n'est des bibliothèques. En revanche,
je voudrais éclairer au mieux les principales oppositions en matière de
théorie de la valeur et leurs implications. Car si, comme je le répète
souvent, en économie, rien n'est innocent, c'est encore plus vrai pour
la valeur, et la première chose à faire, c'est d'avoir quelques repères
sur ce problème et sur ses implications.
1. Qu’est-ce que la valeur ?
Pour comprendre de quoi il est question, la première difficulté à
surmonter est de comprendre que la « valeur » dont parlent les économistes
n'est pas, ou pas forcément, celle du langage courant. Prenons un exemple.
Un de nos amis a acheté une voiture d'occasion, une splendide Clio en
pleine forme, qu'il a payée 30 000 €. Tout fier de son acquisition, il
nous la présente. Ce sur quoi nous lui jetons un œil compatissant en lui
disant qu'à 30 000 €, il s'est fait proprement posséder, car une Clio dans
cet état, cela vaut beaucoup moins que cela.
En faisant cette remarque, nous émettons l'idée que le
prix auquel notre ami a acheté sa voiture ne correspond pas à la valeur
de cette voiture. Il existe donc deux choses bien distinctes : le prix,
c'est-à-dire la somme d'argent que untel a déboursé en telle
circonstance pour acheter l'objet. Et la valeur, c'est-à-dire... autre
chose.
Nous émettons aussi l'idée que notre ami s'est fait voler : il y a eu
un transfert de sa poche vers celle du vendeur. Mais ce transfert ne
porte pas un bien matériel : notre ami ne s'est pas fait dépouiller de
quoi que ce soit. Le seul bien matériel qui ait circulé dans l'affaire,
c'est la Clio, et c'est justement lui qui l'a acquise. Ce transfert
n'est pas non plus de l'argent, ou du moins, ce n'est pas directement de
l'argent ; l'argent que notre ami a donné en échange de la Clio, il l'a
donné volontairement, parce qu'il a estimé que c'était là une somme qui
correspondait à ce qu'on lui donnait en échange. Quand je dis que notre
ami s'est fait voler parce que la Clio a une valeur moindre que le prix
auquel il l'a payé, je dis donc qu'il existe à côté des prix une chose
que j'appelle la valeur, et qui peut être différente de ce prix. Ainsi,
il peut y avoir, derrière une transaction libre, derrière un échange
consentant d'un bien contre de l'argent, le transfert d'une troisième
substance un peu mystérieuse, la fameuse valeur. En économie, lorsque
l'on parle d'une théorie de la valeur, on parle d'une théorie qui
reconnaît l'existence de cette substance, qui tente de comprendre
comment elle est déterminée et quel rôle elle joue.
Dans notre petit exemple un peu bébête, ce que nous appelons la
valeur de la Clio, ce n'est rien de plus que ce qu'on pourrait appeler
le « prix normal », c'est-à-dire le prix couramment pratiqué. C'est en
quelque sorte une espèce de prix moyen, à la fois sur un espace donné et
sur une certaine période de temps. Ce que les publicitaires qui ne
veulent pas se mouiller appellent parfois le « prix public généralement
constaté ».
Or, cette « valeur » de la vie quotidienne, simple moyenne des prix
constatés,
n'est pas exactement la « valeur » dont ont parlé des générations d'économistes. La
« valeur » des
économistes classiques (et en fait, de bien d'autres) n'est pas définie de la même manière
que cette « valeur » du langage courant. Et elle est censée, du point de vue de la théorie
économique, jouer un rôle bien plus important que celui d'être un « prix public généralement constaté
»,
c'est-à-dire une simple moyenne d'observations qui ne joue aucun rôle
précis dans la théorie, et qui ne nous apprend rien de particulier sur
la marchandise en question.
On peut également comprendre pourquoi
certains économistes ont élaboré une théorie de la valeur en se posant
une question toute bête : pourquoi une baguette de pain se vend-elle
environ 75 centimes, alors qu'une voiture se vend environ 10 000 euros ?
Bien sûr, on peut toujours dire : « c'est l'offre et la demande ». Mais
l'offre et la demande expliquent pourquoi les prix montent, ou pourquoi
ils descendent. Elles expliquent les oscillations, les mouvements des
prix sur de courtes périodes. Mais sur le long terme, on peut supposer
qu'en moyenne, l'offre et la demande s'équilibre. La question de savoir
pourquoi certains objets coûtent en moyenne plus cher que d'autres reste
donc entière. C'est aussi à cette question que les économistes partisans
de la théorie de la valeur veulent répondre.
Pour tenter de cerner un peu mieux ce qu'est la « valeur » des
économistes classiques, j'irai chercher
une comparaison du côté de la physique, et plus précisément de la mécanique. Vous savez tous
que chaque corps possède un « centre de gravité ». Ce centre de gravité est un point qui, à vue d'oeil,
ne se distingue en rien des autres points du corps. L'observation extérieure, à elle seule, est incapable
de le localiser : seul le calcul fondé sur la connaissance physique permet de déterminer son emplacement. Chose
remarquable, le centre de gravité d'un corps ne fait même pas forcément partie de ce corps : pour peu
que celui-ci possède une forme un peu tarabiscotée, son centre de gravité peut très bien être situé quelque part
à l'extérieur. Tout cela n'empêche pas le centre de gravité de posséder des propriétés remarquables pour la
théorie de la mécanique. Il permet
par exemple de comprendre quel sera le mouvement du corps dans des conditions déterminées. Et inversement,
on ne peut comprendre et prédire le mouvement d'un corps qu'en connaissant son centre de gravité.
Par bien des côtés, la « valeur » des économistes classiques possède des traits communs avec le centre
de gravité des physiciens. C'est un lieu (un prix) que l'observation seule ne permet pas de déterminer.
Par conséquent, on peut le qualifier d'idéal, de théorique, ou d'imaginaire
- chose que ses adversaires lui ont naturellement beaucoup reproché - mais qui, comme le centre de gravité,
est censé être un point de référence indispensable pour comprendre un certain nombre de phénomènes. Pour ne parler
que des deux économistes qui le plus contribué à élaborer la théorie de la valeur (Ricardo et Marx), celle-ci est censée tout à la fois expliquer les oscillations
des prix sur le moyen terme, leurs niveaux de long terme (ce qui n'est pas la même chose) ; elle est également censée fonder
la théorie de la répartition entre salaires, profits et rente, les mouvements des capitaux, et
l'évolution à terme du taux de profit. On le voit, pour ces économistes, la théorie de la valeur est aussi
essentielle, aussi fondamentale, que peut l'être celle de la gravitation pour un physicien.
2. La détermination de la valeur
Après ces quelques mots consacrés au rôle de la valeur, voyons un peu comment les économistes
se sont posés le problème de déterminer sa nature.
Une des premières préoccupations des économistes a été celle de tous les scientifiques :
tenter de ramener une réalité compliquée à des lois simples ; autrement dit, de réduire
des phénomènes de natures apparemment diverses à
un petit nombre de principes explicatifs. Très tôt, en économie, s'est imposée l'idée que dans la formation des grandeurs
économiques, interviennent en fin de compte un petit nombre de facteurs (de même que la chute de tous les corps,
aussi différents soient-ils les uns des autres, s'explique par un
phénomène unique qui est la gravitation). Et ce sont ces
quelques facteurs, les mêmes pour toutes les marchandises, qui déterminent les points d'équilibre
autour desquels oscillent les prix, les profits, les salaires ou les rentes.
La théorie de la valeur étant, pour ses partisans, une théorie centrale permettant d'expliquer une grande
quantité de phénomènes, il y a de multiples manières par lesquels on peut l'aborder et la comprendre -
de la même façon qu'on peut aborder la gravitation en se partant du problème de la rotation de la lune
autour de la Terre... ou en recevant une pomme sur la tête. Mais la plus simple de toutes est sans doute de
se poser une question toute bête : qu'est-ce qui crée de la richesse ?
Je ne vais évidemment pas me lancer ici dans un historique complet des différentes
réponses à cette question qui se sont succédé (et affronté) au cours du temps.
On remarquera simplement que chez les économistes du XVIIe siècle, puis pour tout un
courant du XVIIIe (les physiocrates), c'était souvent la terre (seule chez les
physiocrates,
associée au travail chez d'autres) qui semblait
être à l'origine de la richesse, donc de la valeur. La production d'un pays paraissait dépendre de la
quantité et de la fertilité des terres dont il disposait. Les économistes
de cette époque sentaient bien que le travail jouait
lui aussi vraisemblablement un rôle crucial dans l'augmentation de la production ; mais l'économie était
alors encore
essentiellement agricole, et le capitalisme n'en était qu'à ses balbutiements. Par conséquent,
la croissance apparaissait principalement, sinon uniquement, comme une
croissance de la production agricole. Et il
semblait impossible de ne pas donner à la terre un rôle primordial,
sinon hégémonique, dans
la création de valeur.
C'est avec la révolution industrielle, qui commence dès la fin du XVIIIe siècle en
Angleterre,
que les choses vont changer. En quelques décennies, la production s'accroît de manière
inouïe, par la
généralisation de l'emploi de l'énergie, des machines et des outils. Pour les théoriciens du capitalisme
naissant que sont Adam Smith, puis Ricardo, l'affaire est entendue : cet accroissement de la richesse est
entièrement due à l'action conjointe du travail humain et du « capital » - c'est-à-dire des bâtiments, des
machines, des outils, etc. Mais - et c'est là un point central -
ce capital étant lui-même (à la différence de la terre) entièrement produit
par le travail, la formule peut en quelque sorte, comme en mathématiques, se simplifier :
la source de
toute richesse est le travail, et rien que le travail.
Le fait
d'écarter la terre des facteurs productifs de valeur peut paraître
arbitraire et mérite qu'on s'y arrête. Smith, ou Ricardo, n'étaient pas
stupides au point d'ignorer que la terre est indispensable à la
production - même à la production industrielle. D'ailleurs, c'est bien
pour cette raison que les usines ou les exploitations agricoles louent
la terre, et consentent à payer une rente à son propriétaire. Mais la
terre, en tant qu'espace géographique, n'a pas été produite par l'activité humaine : elle se trouve là
de tous temps,
attendant que du travail ou du capital vienne s'y appliquer. Qu'une
société créée beaucoup ou peu de richesse, elle dispose toujours de la
même quantité de terre - autrement dit, la terre n'est pour rien
dans l'accroissement de la richesse (j'insiste, on parle ici de la
terre en tant qu'espace géographique donné par la nature. S'il s'agit
d'une terre dont les propriétés ont été modifiées par l'action du
travail humain, les choses se présentent différemment : non à cause de
la terre en elle-même, mais en raison du travail qui y a été
incorporé). La terre peut donc donner lieu à un revenu, la rente
foncière, sans pour autant avoir contribué à créer de la richesse. Ce
revenu correspond nécessairement à un prélèvement sur de la richesse
créée ailleurs. Il est rendu possible par le fait que la terre existe
en quantité limitée, qu'on ne peut pas en produire des quantités
supplémentaires, et qu'elle est appropriée de manière privée. Les
propriétaires sont donc en situation de monopole, et c'est ce qui leur
permet d'obliger les industriels et les fermiers à leur concéder une
partie de leurs revenus. Ricardo, qui n'avait rien d'un socialiste,
fera remarquer que si la terre appartenait à l'État, celui-ci pourrait
supprimer la rente foncière. La richesse globale de la société n'en
serait nullement diminuée, et les sommes ainsi économisées par les
capitalistes et les fermiers leur permettraient d'investir, donc
d'accroître davantage cette richesse globale.
Revenons-en maintenant à l'affirmation par la théorie de la valeur que
toute création de richesse est, directement ou indirectement, due au
seul travail.
Adam Smith est le premier économiste à énoncer cette proposition de
manière nette. Il ne parvient toutefois
pas à formuler une théorie cohérente sur la base de ce point de départ. Adam Smith oscille en fait, sans
trancher véritablement, entre une théorie dite du travail « incorporé
» et du travail
« commandé ». Dans le
premier cas (le travail incorporé), on explique que la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail
nécessaire pour la fabriquer. Dans le second (le travail commandé), on pose que la valeur de cette marchandise est fonction de la
quantité de travail que sa vente permet d'acheter. La première proposition fait donc dépendre la valeur
d'une donnée purement technique : la productivité du travail.
La seconde fait dépendre la valeur d'une donnée sociale :
le salaire - puisque toute variation du salaire fera changer la quantité de travail que l'on peut
« commander »
avec une marchandise donnée.
C'est Ricardo qui pointera les contradictions de la théorie du travail « commandé » de Smith :
selon cette théorie, la valeur d'un kilo de blé dépendrait en effet de la
quantité de travail que le blé permet d'acheter. Mais cette quantité de travail est elle-même fonction du
salaire... dont le montant est lui-même fonction du prix du blé, puisque les travailleurs consacrent une
part importante de leur budget à acheter du pain. Le raisonnement présente donc une grave erreur
logique : il est circulaire (familièrement, on dirait qu'il se mord la queue). Il n'est
donc pas acceptable.
Ricardo reprend et affine donc la théorie esquissée par Smith à propos de la détermination de la valeur
par le travail incorporé, en soulignant un certain nombre de points essentiels :
Après Ricardo, c'est essentiellement Marx qui apportera des raffinements supplémentaires à la théorie
de la valeur-travail. Là encore, je ne peux qu'en rester à quelques indications très sommaires. Mais les
principaux apports de Marx vont consister à montrer que :
Au delà de leurs différences, il y a donc un point commun extrêmement important, une continuité de
pensée, qui relie Smith à Marx en passant par Ricardo : l'affirmation que la richesse est en définitive,
malgré les apparences, créée par un seul
facteur, le travail humain. Nous reviendrons dans un instant sur les conséquences
politiques de cette affirmation.
3. La théorie de la valeur-utilité (bref aperçu)
Mais avant cela, il faut mentionner l'existence d'une tradition opposée. Celle-ci s'affirme dès l'époque de
Ricardo avec en particulier Jean-Baptiste Say (au passage, vous voyez ce qu'il y a d'arbitraire à ranger
Say parmi les « classiques » en compagnie de Smith et Ricardo, puisque sur une question aussi fondamentale
que celle de la théorie de la valeur, ces auteurs défendent des opinions en totale
opposition).
Le propos de Say est de nier que le travail soit l'unique source de la
valeur. Pour Say, les apparences sont en accord avec la réalité. Si pour
produire une marchandise, les trois facteurs de production que sont la
terre, le capital et le travail sont nécessaires, cela veut dire qu'ils
sont tous les trois, au même titre, créateurs de valeur. Say récuse par
exemple l'idée selon laquelle le capital doit être considéré comme du
travail passé (du moins, il conteste que cela implique qu'il ne crée pas de la valeur).
Les prix d'équilibre, et surtout, les revenus que sont le
salaire, la rente et le profit, sont ainsi définis de manière tout à
fait différente que chez Ricardo (ou Marx).
Pour Say, c'est ainsi
l'utilité (conjointement à la rareté) qui détermine en fin de compte la
valeur des biens (et pas seulement des biens de production) : les biens
auxquels les consommateurs attribuent une faible utilité seront de peu
de valeur, ceux auxquels ils attribuent une grande utilité auront une
valeur élevée.
Cette affirmation avait permis à Ricardo de pointer du doigt un
paradoxe : en effet, comment expliquer qu'un bien comme le pain, si
utile qu'il est indispensable à la vie, ait une valeur si faible, alors
qu'un objet de luxe, comme le diamant, vaille si cher ?
Ce paradoxe de la valeur-utilité sera levé avec le courant
néo-classique, qui tout en reprenant comme base les thèses de Say, les
formalisera et leur donnera une expression plus raffinée et plus
rigoureuse. Les néoclassiques avancent que l'utilité qui intervient
dans la formation de la valeur n'est pas l'utilité totale (ou moyenne)
du bien, mais son utilité marginale, c'est-à-dire l'utilité attribuée à
une unité supplémentaire du bien. Or, pour la quasi-totalité des biens,
si ce n'est pour tous, cette utilité marginale est décroissante : la
première baguette de pain est d'une très grande utilité, la seconde un
peu moins, la troisième encore moins, etc. Ainsi, le paradoxe du pain et
du diamant se trouve-t-il levé : si le diamant est beaucoup plus cher
que le pain, c'est parce qu'on ne compare pas l'utilité globale du
diamant et du pain, mais uniquement l'utilité procurée par une unité
supplémentaire de diamant et par une unité supplémentaire de pain.
Ainsi, face à la théorie dite objective de la valeur-travail,
existe-t-il une tradition dite subjective, de la valeur-utilité. Dans la
première, l'utilité est une simple condition de la valeur (un objet doit
être utile pour être produit et pour avoir une valeur). Mais la grandeur
de cette valeur est fixée par un facteur objectif, totalement
indépendant de la conscience humaine, en l'occurrence, la quantité de
travail nécessaire pour la production. Dans la seconde, seul le facteur
subjectif, la conscience humaine, ses désirs, ses envies, interviennent
pour fixer la valeur des biens.
Il faut également remarquer que la
théorie de la valeur-utilité rend caduque la distinction établie par
Ricardo entre biens reproductibles et biens non reproductibles. Cette
distinction était en effet indispensable dans le cadre d'une théorie
de la valeur-travail, dans la mesure où les biens non reproductibles
ne peuvent précisément pas reproduits par le travail humain. Ces biens
non reproductibles étaient donc explicitement exclus du champ
d'application de la valeur-travail. Or, la valeur-utilité n'a pas
besoin de s'embarrasser d'une telle distinction : tout bien, du moment
qu'il a une utilité et qu'il subit une contrainte de rareté, a un
prix, autrement dit une valeur.
Comme on s'en doute, la reformulation de la théorie de la
valeur-utilité par les néoclassiques ne fut pas suffisante pour convaincre les partisans de la valeur-travail, qui continuèrent à lui opposer un certain nombre
d'objections. Je ne rendrai pas compte ici de cette longue polémique, et
je me contenterai de dire que la la théorie « subjective », ou « marginaliste », de la valeur
a emporté depuis longtemps l'adhésion d'une immense majorité
d'économistes. Toutefois, comme on va le voir dans un instant, il n'est
pas interdit de penser que ce triomphe de la théorie subjective de la
valeur n'est pas entièrement dû à sa supériorité intellectuelle, et que
derrière une polémique apparemment purement scientifique, pointent des
enjeux beaucoup plus prosaïques.
4. Les enjeux de la théorie de la valeur
Moins que toute autre, l'économie est une science
sociale neutre. Et si en économie, aucun raisonnement
n'est innocent, c'est encore plus vrai pour la théorie de la valeur. Pour s'en rendre compte, il suffit de tirer les
conséquences des deux positions qui s'affrontent sur la théorie de la
valeur.
Si l'on suit Say et les néoclassiques qui lui ont succédé, la terre, le capital et le travail, qui
contribuent tous trois à la production, sont donc tous trois créateurs de valeur. On peut
alors démontrer que
les revenus qu'ils engendrent (respectivement : la rente, le profit et le salaire) possèdent un
niveau d'équilibre :
celui où ils correspondent parfaitement à la valeur qu'ils ont créée (les néoclassiques parleront à ce propos de
productivité marginale). On peut montrer de surcroît que livré à lui-même, le marché tend à faire que les
rémunérations s'ajustent à ces productivités marginales, c'est-à-dire à ces valeurs d'équilibre. Formulons les
choses autrement : à la suite de Say, les néoclassiques établissent donc que dans la société capitaliste, sous l'action
du marché libre, les différents types de revenus (les néoclassiques haïssent le mot comme l'idée de classes
sociales) correspondent parfaitement à la richesse créée par chacun des facteurs de production. Les
propriétaires fonciers perçoivent une rente qui est l'exacte contrepartie de la richesse créée par leur terre.
Le profit des capitalistes correspond également au centime près à la valeur créée par leur capital. Quant au salaire,
il rémunère les travailleurs à la hauteur de la valeur créée par leur travail, ni plus, ni moins.
Bien entendu, les néoclassiques concèdent volontiers que dans la
réalité, il peut exister
des perturbations qui font que les rémunérations effectives de tel ou tel facteur de production peuvent s'éloigner
de ces points d'équilibre. Mais :
Le plus important dans tout cela est sans doute que la situation de référence est celle où tous les revenus correspondent
aux contributions effectives des différents facteurs de production.
Selon ce cadre théorique, la société capitaliste se présente donc
comme une économie juste par essence, dans laquelle chacun reçoit ce
qu'il a apporté. Le parasitisme, l'exploitation, quel que soit le nom
dont on l'appelle, c'est-à-dire le fait que certains membres de la
société puissent percevoir une richesse créée par d'autres, ne peut être qu'accidentel et improbable.
Pour paraphraser à la fois Voltaire et les adversaires
des néoclassiques, le capitalisme est donc « le meilleur des mondes possibles ». Et même si l'on peut déplorer, par
exemple, que les salaires soient parfois très bas et les profits très élevés, ce n'est la faute de personne :
cela signifie simplement que la productivité marginale des ouvriers est très faible et que celle du capital
est très élevée. En plaisantant (et cette fois-ci, en paraphrasant
Brassens), on pourrait dire : la loi de la valeur est dure, mais c'est la loi. Rien ne
servirait à rêver d'un gouvernement qui prendrait aux uns pour redistribuer aux autres : en éloignant
par des mesures légales les revenus de leurs valeurs d'équilibre, ce gouvernement ne ferait que pénaliser
l'ensemble de l'économie, donc non seulement les riches, mais également les pauvres qu'il prétendait aider.
Le capitalisme est donc une société économiquement performante, et
socialement équitable, où l'action du marché fait que chacun
(propriétaire, capitaliste ou salarié) perçoit un revenu proportionnel à
sa contribution à la richesse globale.
Tournons-nous à présent du côté des partisans de la théorie de la valeur-travail. On aboutit là à une image
de la société inversée, en miroir pourrait-on dire, par rapport à la situation précédente.
La première des conclusions que l'on doit tirer de la théorie de la valeur travail, c'est en effet que
si seul le
travail est créateur de valeur, tous les autres revenus autres que le salaire doivent être considérés comme
des prélèvements, comme de pures ponctions, sur cette valeur créée par le travail.
Cette
situation porte communément un autre nom : l'exploitation. Les revenus des propriétaires fonciers
et des capitalistes proviennent intégralement du travail non payé aux salariés. Le capitalisme apparaît
comme une société où une fraction de la population (les propriétaires) vit du travail gratuit effectué
pour son compte par la majorité.
Les partisans de la théorie de la valeur-travail ont eu, vis-à-vis de cette conclusion, des attitudes
assez différentes. Chez Smith, qui reste encore empêtré dans sa théorie du « travail commandé », l'idée
de l'exploitation ne pouvait bien sûr pas être clairement formulée, et elle demeure en quelque sorte
inscrite en filigranes.
Elle apparaît en revanche plus nettement chez Ricardo, qui en plus d'être un théoricien
de l'économie, se revendique
ouvertement comme un militant des intérêts des industriels face aux propriétaires fonciers. Ricardo se préoccupe
peu du fait que les profits soient dus à l'exploitation des salariés. Vivant à la période d'essor du capitalisme,
où le mouvement ouvrier n'en est qu'à ses balbutiements, il ne se
préoccupe pas de faire apparaître clairement cette exploitation qu'il
conçoit en quelque sorte comme un
mal nécessaire, qui finalement bénéficie à tous : les industriels sont des entrepreneurs qui gèrent leurs entreprises, développent la production,
et qui contribuent donc à accroître la richesse globale, même s'ils ne la produisent pas directement eux-mêmes.
Ricardo conçoit le capitalisme comme l'aboutissement ultime de l'histoire économique humaine : il ne lui viendrait
pas à l'idée d'imaginer qu'il puisse être remplacé par une autre
organisation. Son problème est donc de favoriser
le développement de ce système qui apporte la croissance économique, et de lever les obstacles qui pèsent sur
son essor. Or, au premier rang de ces obstacles se trouvent les prélèvements effectués par les propriétaires
fonciers, la rente qu'ils ponctionnent étant autant de fonds retirés aux
profits des capitalistes. Or, étant donné la nature de leur propriété,
les propriétaires fonciers peuvent dépenser intégralement leurs revenus
sans se soucier du reste et sans créer ainsi la moindre croissance,
alors que les capitalistes, eux, se doivent d'investir, d'augmenter et
d'améliorer l'appareil productif, et par contrecoup la richesse de toute
la société. Ricardo va donc militer activement non pour abolir le
capitalisme, mais pour libérer celui-ci des entraves que la propriété
foncière fait peser sur son développement. Il sera en particulier un
chaud partisan de l'abolition des lois protectionnistes sur les blés,
les Corn Laws, qui permettaient aux propriétaires fonciers de
préserver un niveau élevé de rente, au détriment des profits. Sa théorie
de la valeur lui sert ainsi à mettre en relief le parasitisme des
propriétaires fonciers, leur situation de purs spoliateurs, qui vivent
au crochet de la société sans rien lui apporter.
C'est bien sûr avec Marx que la
théorie de l'exploitation sera le plus explicitement développée et
rattachée à la théorie de la valeur-travail. A la différence de Ricardo,
Marx est convaincu que le système capitaliste n'est qu'une étape dans le
développement de l'humanité et qu'à terme, il devra être remplacé par un
autre type d'économie. En bon philosophe matérialiste, Marx affirme que
les acteurs de cette transformation (qui prendra la forme d'une
révolution politique et sociale internationale) seront ceux qui y ont
objectivement intérêt, c'est-à-dire les travailleurs salariés. C'est sur
eux que repose l'enrichissement des classes possédantes de la société
capitaliste (propriétaires fonciers et propriétaires du capital) ; c'est par l'extorsion continuelle de travail gratuit que
les possédants, qui apparaissent ainsi comme de purs parasites,
accroissent leur fortune et leur puissance sociale. Marx n'a donc de
cesse de dénoncer la fraude consistant à présenter la société
capitaliste, fut-elle politiquement démocratique, comme une société
équitable où chacun serait rémunéré à la juste mesure de son apport à la
société : le fonctionnement du marché libre permet en réalité à ceux qui n'apportent rien
(propriétaires fonciers et capitalistes) de prélever
la richesse produite par ceux qui apportent tout (les prolétaires) et
qui n'en récoltent que les miettes. Même si en apparence, les
salariés sont payés en proportion du travail qu'ils effectuent, les mécanismes
cachés de l'économie, en particulier les fait qu'ils aient été
historiquement dépossédés de leurs moyens de production, assurent qu'ils fournissent en permanence du
travail gratuit pour leurs employeurs. Si dans la société capitaliste,
l'exploitation se présente sous un jour beaucoup moins ouvert que dans la société esclavagiste ou
féodale, elle n'en est pas moins réelle et féroce. Le capitalisme
n'est donc pas la fin de l'Histoire : tout comme les sociétés
précédentes, il est traversé par la
lutte des classes, et celle-ci, de même qu'elle a permis sa naissance
dans le passé,
le mettra à mort dans l'avenir.
Il faut souligner que pour Marx, l'exploitation
capitaliste n'est pas, à proprement parler,
un vol : les capitalistes qui exploitent les travailleurs les payent à
leur juste valeur, la valeur que possède la force de travail dans le
cadre du marché capitaliste. La captation de travail gratuit est un
phénomène général, continu, qui ne dépend pas de la rapacité ou du
manque de scrupules de tel ou tel employeur, mais une loi de
fonctionnement du système lui-même ; l'exploitation ne peut prendre fin
qu'avec la disparition de ce système qui permet à certains de posséder
l'ensemble des moyens de production et aux autres de n'avoir que leur
travail pour vivre. Aucune augmentation de salaire, aussi substantielle
soit-elle, ne mettra fin à l'exploitation - même si les augmentations de
salaires sont toujours bonnes à prendre pour ceux qui en bénéficient.
Seule l'abolition de la propriété privée des usines et des banques et
l'instauration d'une économie planifiée organisée selon les besoins
de la collectivité pourra mettre fin à l'exploitation de l'homme par
l'homme.
On voit donc à quel point les positions sur la
théorie de la valeur conduisent à des visions diamétralement opposées
de la société, et on comprend que la théorie de la valeur n'ait jamais
été un enjeu purement intellectuel et désincarné, mais qu'elle a
toujours représenté un enjeu politique et idéologique majeur (que
celui-ci ait été ouvertement
exprimé ou qu'au contraire, il se soit dissimulé derrière les
apparences de la neutralité scientifique).
Ce n'est pas un hasard si
le grand essor de la théorie néoclassique date des années 1870, juste
après les publications de Marx et l'émergence d'un puissant mouvement
ouvrier révolutionnaire (fondation de l'Association Internationale des
Travailleurs en 1864, Commune de Paris en 1871). Avec ces événements,
la période où un Ricardo, représentant en économie de la bourgeoisie
ascendante, pouvait se permettre de théoriser la lutte des classes
pour le compte de celle-ci, est définitivement révolue. Plus que
jamais, l'économie devient politique, et les positions se tranchent.
D'un côté, les partisans du système capitaliste qui rejetant la valeur
travail, nient ainsi l'exploitation et proclament que le système sert au
mieux les intérêts de tous. De l'autre, ses adversaires socialistes (à
l'époque, le terme de socialiste est presque toujours synonyme de révolutionnaire)
qui dénoncent le caractère exploiteur et transitoire du système
capitaliste, et proclament leur volonté de préparer son renversement.
Entre les positions théoriques sur la question de la valeur, comme
entre les positions politiques vis-à-vis de la société capitaliste, il
n'y a guère de place pour un juste milieu hypothétique. Notons
d'ailleurs que ce juste milieu, à supposer qu'il puisse exister sur le
plan politique, n'a aucun sens en matière de théorie économique : il
n'y a pas de théorie intermédiaire entre celle de la valeur-travail
et celle des néoclassiques, entre l'affirmation de l'existence de
l'exploitation ou sa négation. De ce point de vue au moins, le vieux
débat deux fois séculaire sur la loi de la valeur n'a pas pris une
ride.
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