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La question de la valeur
La théorie de la valeur est une des pierres angulaires de la pensée économique, une ligne de partage fondamentale de chaque côté de laquelle se sont rangés les différents courants. De toutes les notions autour desquelles se sont affrontés les économistes, la théorie de la valeur est sans doute la plus sensible, car la plus directement liée à des intérêts sociaux ; c'est celle qui permet le mieux de comprendre à quel point l'économie est « politique », et en quoi des prises de positions apparemment purement théoriques, ou scientifiques, sont également des armes destinées à justifier, ou à dénoncer, une certaine organisation sociale.
On peut dire que la question de la valeur est à la fois très simple et extraordinairement compliquée. Très simple, parce que les choix faits par les uns et les autres face à cette question se traduisent de manière limpide dans leur options sociales et politiques ; nous verrons de quelle manière un peu plus loin. Extraordinairement compliquée, parce que cette question a soulevé des polémiques d'autant plus riches qu'elle était sensible, et que de part et d'autre, les arguments ont connu des raffinements sans cesse croissants.
Je ne rentrerai ici que très peu dans ces raffinements, qui pour être compris, mériteraient qu'on y consacre des livres entiers, si ce n'est des bibliothèques. En revanche, je voudrais éclairer au mieux les principales oppositions en matière de théorie de la valeur et leurs implications. Car si, comme je le répète souvent, en économie, rien n'est innocent, c'est encore plus vrai pour la valeur, et la première chose à faire, c'est d'avoir quelques repères sur ce problème et sur ses implications.
1. Qu’est-ce que la valeur ?
Pour comprendre de quoi il est question, la première difficulté à surmonter est de comprendre que la « valeur » dont parlent les économistes n'est pas, ou pas forcément, celle du langage courant. Prenons un exemple. Un de nos amis a acheté une voiture d'occasion, une splendide Clio en pleine forme, qu'il a payée 30 000 €. Tout fier de son acquisition, il nous la présente. Ce sur quoi nous lui jetons un œil compatissant en lui disant qu'à 30 000 €, il s'est fait proprement posséder, car une Clio dans cet état, cela vaut beaucoup moins que cela.
En faisant cette remarque, nous émettons l'idée que le prix auquel notre ami a acheté sa voiture ne correspond pas à la valeur de cette voiture. Il existe donc deux choses bien distinctes : le prix, c'est-à-dire la somme d'argent que untel a déboursé en telle circonstance pour acheter l'objet. Et la valeur, c'est-à-dire... autre chose.
Nous émettons aussi l'idée que notre ami s'est fait voler : il y a eu un transfert de sa poche vers celle du vendeur. Mais ce transfert ne porte pas un bien matériel : notre ami ne s'est pas fait dépouiller de quoi que ce soit. Le seul bien matériel qui ait circulé dans l'affaire, c'est la Clio, et c'est justement lui qui l'a acquise. Ce transfert n'est pas non plus de l'argent, ou du moins, ce n'est pas directement de l'argent ; l'argent que notre ami a donné en échange de la Clio, il l'a donné volontairement, parce qu'il a estimé que c'était là une somme qui correspondait à ce qu'on lui donnait en échange. Quand je dis que notre ami s'est fait voler parce que la Clio a une valeur moindre que le prix auquel il l'a payé, je dis donc qu'il existe à côté des prix une chose que j'appelle la valeur, et qui peut être différente de ce prix. Ainsi, il peut y avoir, derrière une transaction libre, derrière un échange consentant d'un bien contre de l'argent, le transfert d'une troisième substance un peu mystérieuse, la fameuse valeur. En économie, lorsque l'on parle d'une théorie de la valeur, on parle d'une théorie qui reconnaît l'existence de cette substance, qui tente de comprendre comment elle est déterminée et quel rôle elle joue.
Dans notre petit exemple un peu bébête, ce que nous appelons la valeur de la Clio, ce n'est rien de plus que ce qu'on pourrait appeler le « prix normal », c'est-à-dire le prix couramment pratiqué. C'est en quelque sorte une espèce de prix moyen, à la fois sur un espace donné et sur une certaine période de temps. Ce que les publicitaires qui ne veulent pas se mouiller appellent parfois le « prix public généralement constaté ».
Or, cette « valeur » de la vie quotidienne, simple moyenne des prix constatés,  n'est pas exactement  la « valeur » dont ont parlé des générations d'économistes. La « valeur » des économistes classiques (et en fait, de bien d'autres) n'est pas définie de la même manière que cette « valeur » du langage courant. Et elle est censée, du point de vue de la théorie économique, jouer un rôle bien plus important que celui d'être un « prix public généralement constaté », c'est-à-dire une simple moyenne d'observations qui ne joue aucun rôle précis dans la théorie, et qui ne nous apprend rien de particulier sur la marchandise en question.
On peut également comprendre pourquoi certains économistes ont élaboré une théorie de la valeur en se posant une question toute bête : pourquoi une baguette de pain se vend-elle environ 75 centimes, alors qu'une voiture se vend environ 10 000 euros ? Bien sûr, on peut toujours dire : « c'est l'offre et la demande ». Mais l'offre et la demande expliquent pourquoi les prix montent, ou pourquoi ils descendent. Elles expliquent les oscillations, les mouvements des prix sur de courtes périodes. Mais sur le long terme, on peut supposer qu'en moyenne, l'offre et la demande s'équilibre. La question de savoir pourquoi certains objets coûtent en moyenne plus cher que d'autres reste donc entière. C'est aussi à cette question que les économistes partisans de la théorie de la valeur veulent répondre.
Pour tenter de cerner un peu mieux ce qu'est la « valeur » des économistes classiques, j'irai chercher une comparaison du côté de la physique, et plus précisément de la mécanique. Vous savez tous que chaque corps possède un « centre de gravité ». Ce centre de gravité est un point qui, à vue d'oeil, ne se distingue en rien des autres points du corps. L'observation extérieure, à elle seule, est incapable de le localiser : seul le calcul fondé sur la connaissance physique permet de déterminer son emplacement. Chose remarquable, le centre de gravité d'un corps ne fait même pas forcément partie de ce corps : pour peu que celui-ci possède une forme un peu tarabiscotée, son centre de gravité peut très bien être situé quelque part à l'extérieur. Tout cela n'empêche pas le centre de gravité de posséder des propriétés remarquables pour la théorie de la mécanique. Il permet par exemple de comprendre quel sera le mouvement du corps dans des conditions déterminées. Et inversement, on ne peut comprendre et prédire le mouvement d'un corps qu'en connaissant son centre de gravité.
Par bien des côtés, la « valeur » des économistes classiques possède des traits communs avec le centre de gravité des physiciens. C'est un lieu (un prix) que l'observation seule ne permet pas de déterminer. Par conséquent, on peut le qualifier d'idéal, de théorique, ou d'imaginaire - chose que ses adversaires lui ont naturellement beaucoup reproché - mais qui, comme le centre de gravité, est censé être un point de référence indispensable pour comprendre un certain nombre de phénomènes. Pour ne parler que des deux économistes qui le plus contribué à élaborer la théorie de la valeur (Ricardo et Marx), celle-ci est censée tout à la fois expliquer les oscillations des prix sur le moyen terme, leurs niveaux de long terme (ce qui n'est pas la même chose) ; elle est également censée fonder la théorie de la répartition entre salaires, profits et rente, les mouvements des capitaux, et l'évolution à terme du taux de profit. On le voit, pour ces économistes, la théorie de la valeur est aussi essentielle, aussi fondamentale, que peut l'être celle de la gravitation pour un physicien.
2. La détermination de la valeur
Après ces quelques mots consacrés au rôle de la valeur, voyons un peu comment les économistes se sont posés le problème de déterminer sa nature.
Une des premières préoccupations des économistes a été celle de tous les scientifiques : tenter de ramener une réalité compliquée à des lois simples ; autrement dit, de réduire des phénomènes de natures apparemment diverses à un petit nombre de principes explicatifs. Très tôt, en économie, s'est imposée l'idée que dans la formation des grandeurs économiques, interviennent en fin de compte un petit nombre de facteurs (de même que la chute de tous les corps, aussi différents soient-ils les uns des autres, s'explique par un phénomène unique qui est la gravitation). Et ce sont ces quelques facteurs, les mêmes pour toutes les marchandises, qui déterminent les points d'équilibre autour desquels oscillent les prix, les profits, les salaires ou les rentes.
La théorie de la valeur étant, pour ses partisans, une théorie centrale permettant d'expliquer une grande quantité de phénomènes, il y a de multiples manières par lesquels on peut l'aborder et la comprendre - de la même façon qu'on peut aborder la gravitation en se partant du problème de la rotation de la lune autour de la Terre... ou en recevant une pomme sur la tête. Mais la plus simple de toutes est sans doute de se poser une question toute bête : qu'est-ce qui crée de la richesse ?
Je ne vais évidemment pas me lancer ici dans un historique complet des différentes réponses à cette question qui se sont succédé (et affronté) au cours du temps. On remarquera simplement que chez les économistes du XVIIe siècle, puis pour tout un courant du XVIIIe (les physiocrates), c'était souvent la terre (seule chez les physiocrates, associée au travail chez d'autres) qui semblait être à l'origine de la richesse, donc de la valeur. La production d'un pays paraissait dépendre de la quantité et de la fertilité des terres dont il disposait. Les économistes de cette époque sentaient bien que le travail jouait lui aussi vraisemblablement un rôle crucial dans l'augmentation de la production ; mais l'économie était alors encore essentiellement agricole, et le capitalisme n'en était qu'à ses balbutiements. Par conséquent, la croissance apparaissait principalement, sinon uniquement, comme une croissance de la production agricole. Et il semblait impossible de ne pas donner à la terre un rôle primordial, sinon hégémonique, dans la création de valeur.
C'est avec la révolution industrielle, qui commence dès la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, que les choses vont changer. En quelques décennies, la production s'accroît de manière inouïe, par la généralisation de l'emploi de l'énergie, des machines et des outils. Pour les théoriciens du capitalisme naissant que sont Adam Smith, puis Ricardo, l'affaire est entendue : cet accroissement de la richesse est entièrement due à l'action conjointe du travail humain et du « capital » - c'est-à-dire des bâtiments, des machines, des outils, etc. Mais - et c'est là un point central - ce capital étant lui-même (à la différence de la terre) entièrement produit par le travail, la formule peut en quelque sorte, comme en mathématiques, se simplifier : la source de toute richesse est le travail, et rien que le travail.
Le fait d'écarter la terre des facteurs productifs de valeur peut paraître arbitraire et mérite qu'on s'y arrête. Smith, ou Ricardo, n'étaient pas stupides au point d'ignorer que la terre est indispensable à la production - même à la production industrielle. D'ailleurs, c'est bien pour cette raison que les usines ou les exploitations agricoles louent la terre, et consentent à payer une rente à son propriétaire. Mais la terre, en tant qu'espace géographique, n'a pas été produite par l'activité humaine : elle se trouve là de tous temps, attendant que du travail ou du capital vienne s'y appliquer. Qu'une société créée beaucoup ou peu de richesse, elle dispose toujours de la même quantité de terre - autrement dit, la terre n'est pour rien dans l'accroissement de la richesse (j'insiste, on parle ici de la terre en tant qu'espace géographique donné par la nature. S'il s'agit d'une terre dont les propriétés ont été modifiées par l'action du travail humain, les choses se présentent différemment : non à cause de la terre en elle-même, mais en raison du travail qui y a été incorporé). La terre peut donc donner lieu à un revenu, la rente foncière, sans pour autant avoir contribué à créer de la richesse. Ce revenu correspond nécessairement à un prélèvement sur de la richesse créée ailleurs. Il est rendu possible par le fait que la terre existe en quantité limitée, qu'on ne peut pas en produire des quantités supplémentaires, et qu'elle est appropriée de manière privée. Les propriétaires sont donc en situation de monopole, et c'est ce qui leur permet d'obliger les industriels et les fermiers à leur concéder une partie de leurs revenus. Ricardo, qui n'avait rien d'un socialiste, fera remarquer que si la terre appartenait à l'État, celui-ci pourrait supprimer la rente foncière. La richesse globale de la société n'en serait nullement diminuée, et les sommes ainsi économisées par les capitalistes et  les fermiers leur permettraient d'investir, donc d'accroître davantage cette richesse globale.
Revenons-en maintenant à l'affirmation par la théorie de la valeur que toute création de richesse est, directement ou indirectement, due au seul travail. Adam Smith est le premier économiste à énoncer cette proposition de manière nette. Il ne parvient toutefois pas à formuler une théorie cohérente sur la base de ce point de départ. Adam Smith oscille en fait, sans trancher véritablement, entre une théorie dite du travail « incorporé » et du travail « commandé ». Dans le premier cas (le travail incorporé), on explique que la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la fabriquer. Dans le second (le travail commandé), on pose que la valeur de cette marchandise est fonction de la quantité de travail que sa vente permet d'acheter. La première proposition fait donc dépendre la valeur d'une donnée purement technique : la productivité du travail. La seconde fait dépendre la valeur d'une donnée sociale : le salaire - puisque toute variation du salaire fera changer la quantité de travail que l'on peut « commander » avec une marchandise donnée.
C'est Ricardo qui pointera les contradictions de la théorie du travail « commandé » de Smith : selon cette théorie, la valeur d'un kilo de blé dépendrait en effet de la quantité de travail que le blé permet d'acheter. Mais cette quantité de travail est elle-même fonction du salaire... dont le montant est lui-même fonction du prix du blé, puisque les travailleurs consacrent une part importante de leur budget à acheter du pain. Le raisonnement présente donc une grave erreur logique : il est circulaire (familièrement, on dirait qu'il se mord la queue). Il n'est donc pas acceptable.
Ricardo reprend et affine donc la théorie esquissée par Smith à propos de la détermination de la valeur par le travail incorporé, en soulignant un certain nombre de points essentiels :
  • la théorie de la valeur n'est valable que pour les marchandises produites, et reproductibles par le travail humain. Un bien non produit (l'air, la terre en tant qu'espace géographique) ou non reproductible (la Joconde) n'entre pas dans le champ d'application de la théorie de la valeur
  • la quantité de travail incorporé qui fixe la valeur d'une marchandise est une quantité de travail social, et non de travail individuel. Si un artisan maladroit met deux jours pour fabriquer des chaussures que les autres artisans assemblent en une journée, il ne les vendra pas deux fois plus cher. Sur un marché donné, la valeur d'une marchandise est unique, et elle est le résultat d'une moyenne entre les temps de fabrication des différents producteurs.
  • le temps de travail qui intervient dans la création de valeur est un temps total, qui inclut aussi bien le travail directement dépensé dans la production que le travail indirect, passé, qui a servi à fabriquer les bâtiments, machines, matières premières, utilisés. Si pour produire une hache, les forgerons emploient 2 kg de fer ayant nécessité 4 jours de travail, et qu'ils mettent eux-mêmes 3 jours à la forger, celle-ci aura pour valeur l'équivalent de 7 jours de travail.
  • C'est la valeur ainsi déterminée par le temps de travail consacré à la production qui règle le rapport d'échange d'équilibre entre les marchandises. S'il faut 7 jours pour fabriquer une hache et 14 jours pour fabriquer un chariot, un chariot s'échangera idéalement contre deux haches (il « vaudra » deux haches). Si l'on prend comme référence non le troc, mais une monnaie, on dira par exemple que si la hache a pour valeur 100 euros, alors le chariot aura quant à lui pour valeur 200 euros. Ricardo emploie le terme de prix naturel pour désigner cette valeur (ce prix d'équilibre) exprimé en monnaie.
  • Ce prix naturel est un prix d'équilibre, car si à un moment donné tous les prix correspondaient effectivement aux prix naturels, cela voudrait dire d'une part que pour chaque marchandise, l'offre est égale à la demande, et que d'autre part, aucun travailleur n'aurait intérêt à changer de métier, chaque journée de travail dans les différents métiers étant rémunérée de la même manière. J'ai développé ce dernier point, qui mérite qu'on s'y arrête plus longuement, dans le chapitre appelé la gravitation ricardienne.
Après Ricardo, c'est essentiellement Marx qui apportera des raffinements supplémentaires à la théorie de la valeur-travail. Là encore, je ne peux qu'en rester à quelques indications très sommaires. Mais les principaux apports de Marx vont consister à montrer que :
  • la valeur n'est pas une propriété intrinsèque, naturelle, des objets. Derrière le rapport entre les choses (le rapport d'échange, le prix), se cache un rapport entre les hommes. Et la valeur (tout comme l'échange, d'ailleurs), loin d'être une loi économique universelle, est liée à la forme spécifique, historiquement déterminée, qu'est l'économie marchande (dont le capitalisme est un cas particulier). Née avec l'économie marchande, la loi de la valeur disparaîtra avec elle.
  • le problème des différentes qualités et des différentes qualifications du travail, peu traité par Ricardo, ne constitue pas, comme le pensaient ses adversaires, une objection à la théorie de la valeur-travail. Il peut être résolu dans le cadre de cette théorie, en comprenant comment le travail qui fixe la valeur est un travail simple et abstrait, et comment tout travail complexe et concret peut se ramener à du travail simple et abstrait.
  • Marx s'est également attelé à montrer que les valeurs-travail ne sont des prix d'équilibre que dans une économie marchande non capitaliste, où s'affrontent sur le marché des travailleurs propriétaires de leurs moyens de production. L'existence de deux classes, l'une de capitalistes propriétaires des moyens de production, et l'autre de travailleurs salariés, complique le problème. Cette situation fait que les prix d'équilibre ne correspondent plus aux valeurs-travail (aux prix naturels), mais à des grandeurs appelées par Marx les prix de production (qui se déduisent des valeurs-travail tout en en étant distincts... mais tout cela nous entraîne bien loin).
Au delà de leurs différences, il y a donc un point commun extrêmement important, une continuité de pensée, qui relie Smith à Marx en passant par Ricardo : l'affirmation que la richesse est en définitive, malgré les apparences, créée par un seul facteur, le travail humain. Nous reviendrons dans un instant sur les conséquences politiques de cette affirmation.
3. La théorie de la valeur-utilité (bref aperçu)
Mais avant cela, il faut mentionner l'existence d'une tradition opposée. Celle-ci s'affirme dès l'époque de Ricardo avec en particulier Jean-Baptiste Say (au passage, vous voyez ce qu'il y a d'arbitraire à ranger Say parmi les « classiques » en compagnie de Smith et Ricardo, puisque sur une question aussi fondamentale que celle de la théorie de la valeur, ces auteurs défendent des opinions en totale opposition).
Le propos de Say est de nier que le travail soit l'unique source de la valeur. Pour Say, les apparences sont en accord avec la réalité. Si pour produire une marchandise, les trois facteurs de production que sont la terre, le capital et le travail sont nécessaires, cela veut dire qu'ils sont tous les trois, au même titre, créateurs de valeur. Say récuse par exemple l'idée selon laquelle le capital doit être considéré comme du travail passé (du moins, il conteste que cela implique qu'il ne crée pas de la valeur). Les prix d'équilibre, et surtout, les revenus que sont le salaire, la rente et le profit, sont ainsi définis de manière tout à fait différente que chez Ricardo (ou Marx).
Pour Say, c'est ainsi l'utilité (conjointement à la rareté) qui détermine en fin de compte la valeur des biens (et pas seulement des biens de production) : les biens auxquels les consommateurs attribuent une faible utilité seront de peu de valeur, ceux auxquels ils attribuent une grande utilité auront une valeur élevée.
Cette affirmation avait permis à Ricardo de pointer du doigt un paradoxe : en effet, comment expliquer qu'un bien comme le pain, si utile qu'il est indispensable à la vie, ait une valeur si faible, alors qu'un objet de luxe, comme le diamant, vaille si cher ?
Ce paradoxe de la valeur-utilité sera levé avec le courant néo-classique, qui tout en reprenant comme base les thèses de Say, les formalisera et leur donnera une expression plus raffinée et plus rigoureuse. Les néoclassiques avancent que l'utilité qui intervient dans la formation de la valeur n'est pas l'utilité totale (ou moyenne) du bien, mais son utilité marginale, c'est-à-dire l'utilité attribuée à une unité supplémentaire du bien. Or, pour la quasi-totalité des biens, si ce n'est pour tous, cette utilité marginale est décroissante : la première baguette de pain est d'une très grande utilité, la seconde un peu moins, la troisième encore moins, etc. Ainsi, le paradoxe du pain et du diamant se trouve-t-il levé : si le diamant est beaucoup plus cher que le pain, c'est parce qu'on ne compare pas l'utilité globale du diamant et du pain, mais uniquement l'utilité procurée par une unité supplémentaire de diamant et par une unité supplémentaire de pain.
Ainsi, face à la théorie dite objective de la valeur-travail, existe-t-il une tradition dite subjective, de la valeur-utilité. Dans la première, l'utilité est une simple condition de la valeur (un objet doit être utile pour être produit et pour avoir une valeur). Mais la grandeur de cette valeur est fixée par un facteur objectif, totalement indépendant de la conscience humaine, en l'occurrence, la quantité de travail nécessaire pour la production. Dans la seconde, seul le facteur subjectif, la conscience humaine, ses désirs, ses envies, interviennent pour fixer la valeur des biens.
Il faut également remarquer que la théorie de la valeur-utilité rend caduque la distinction établie par Ricardo entre biens reproductibles et biens non reproductibles. Cette distinction était en effet indispensable dans le cadre d'une théorie de la valeur-travail, dans la mesure où les biens non reproductibles ne peuvent précisément pas reproduits par le travail humain. Ces biens non reproductibles étaient donc explicitement exclus du champ d'application de la valeur-travail. Or, la valeur-utilité n'a pas besoin de s'embarrasser d'une telle distinction : tout bien, du moment qu'il a une utilité et qu'il subit une contrainte de rareté, a un prix, autrement dit une valeur.
Comme on s'en doute, la reformulation de la théorie de la valeur-utilité par les néoclassiques ne fut pas suffisante pour convaincre les partisans de la valeur-travail, qui continuèrent à lui opposer un certain nombre d'objections. Je ne rendrai pas compte ici de cette longue polémique, et je me contenterai de dire que la la théorie « subjective », ou « marginaliste », de la valeur a emporté depuis longtemps l'adhésion d'une immense majorité d'économistes. Toutefois, comme on va le voir dans un instant, il n'est pas interdit de penser que ce triomphe de la théorie subjective de la valeur n'est pas entièrement dû à sa supériorité intellectuelle, et que derrière une polémique apparemment purement scientifique, pointent des enjeux beaucoup plus prosaïques.
4. Les enjeux de la théorie de la valeur
Moins que toute autre, l'économie est une science sociale neutre. Et si en économie, aucun raisonnement n'est innocent, c'est encore plus vrai pour la théorie de la valeur. Pour s'en rendre compte, il suffit de tirer les conséquences des deux positions qui s'affrontent sur la théorie de la valeur.
Si l'on suit Say et les néoclassiques qui lui ont succédé, la terre, le capital et le travail, qui contribuent tous trois à la production, sont donc tous trois créateurs de valeur. On peut alors démontrer que les revenus qu'ils engendrent (respectivement : la rente, le profit et le salaire) possèdent un niveau d'équilibre : celui où ils correspondent parfaitement à la valeur qu'ils ont créée (les néoclassiques parleront à ce propos de productivité marginale). On peut montrer de surcroît que livré à lui-même, le marché tend à faire que les rémunérations s'ajustent à ces productivités marginales, c'est-à-dire à ces valeurs d'équilibre. Formulons les choses autrement : à la suite de Say, les néoclassiques établissent donc que dans la société capitaliste, sous l'action du marché libre, les différents types de revenus (les néoclassiques haïssent le mot comme l'idée de classes sociales) correspondent parfaitement à la richesse créée par chacun des facteurs de production. Les propriétaires fonciers perçoivent une rente qui est l'exacte contrepartie de la richesse créée par leur terre. Le profit des capitalistes correspond également au centime près à la valeur créée par leur capital. Quant au salaire, il rémunère les travailleurs à la hauteur de la valeur créée par leur travail, ni plus, ni moins.
Bien entendu, les néoclassiques concèdent volontiers que dans la réalité, il peut exister des perturbations qui font que les rémunérations effectives de tel ou tel facteur de production peuvent s'éloigner de ces points d'équilibre. Mais :
  • ces perturbations sont dues à des phénomènes qui entravent le fonctionnement normal et concurrentiel du marché, qu'il s'agisse d'ententes entre les entreprises, de l'existence des syndicats ouvriers ou de l'intervention de l'État.
  • ces perturbations ne font pas qu'éloigner les rémunérations des facteurs de production de leur valeur d'équilibre : elles éloignent l'ensemble de l'économie de ses performances optimales. Car celles-ci ne sont atteintes que lorsque les prix (dont les revenus, qui sont les prix des facteurs de production) correspondent à leurs valeurs d'équilibre.
Le plus important dans tout cela est sans doute que la situation de référence est celle où tous les revenus correspondent aux contributions effectives des différents facteurs de production. Selon ce cadre théorique, la société capitaliste se présente donc  comme une économie juste par essence, dans laquelle chacun reçoit ce qu'il a apporté. Le parasitisme, l'exploitation, quel que soit le nom dont on l'appelle, c'est-à-dire le fait que certains membres de la société puissent percevoir une richesse créée par d'autres, ne peut être qu'accidentel et improbable. Pour paraphraser à la fois Voltaire et les adversaires des néoclassiques, le capitalisme est donc « le meilleur des mondes possibles ». Et même si l'on peut déplorer, par exemple, que les salaires soient parfois très bas et les profits très élevés, ce n'est la faute de personne : cela signifie simplement que la productivité marginale des ouvriers est très faible et que celle du capital est très élevée. En plaisantant (et cette fois-ci, en paraphrasant Brassens), on pourrait dire : la loi de la valeur est dure, mais c'est la loi. Rien ne servirait à rêver d'un gouvernement qui prendrait aux uns pour redistribuer aux autres : en éloignant par des mesures légales les revenus de leurs valeurs d'équilibre, ce gouvernement ne ferait que pénaliser l'ensemble de l'économie, donc non seulement les riches, mais également les pauvres qu'il prétendait aider. Le capitalisme est donc une société économiquement performante, et socialement équitable, où l'action du marché fait que chacun (propriétaire, capitaliste ou salarié) perçoit un revenu proportionnel à sa contribution à la richesse globale.
Tournons-nous à présent du côté des partisans de la théorie de la valeur-travail. On aboutit là à une image de la société inversée, en miroir pourrait-on dire, par rapport à la situation précédente.
La première des conclusions que l'on doit tirer de la théorie de la valeur travail, c'est en effet que si seul le travail est créateur de valeur, tous les autres revenus autres que le salaire doivent être considérés comme des prélèvements, comme de pures ponctions, sur cette valeur créée par le travail. Cette situation porte communément un autre nom : l'exploitation. Les revenus des propriétaires fonciers et des capitalistes proviennent intégralement du travail non payé aux salariés. Le capitalisme apparaît comme une société où une fraction de la population (les propriétaires) vit du travail gratuit effectué pour son compte par la majorité.
Les partisans de la théorie de la valeur-travail ont eu, vis-à-vis de cette conclusion, des attitudes assez différentes. Chez Smith, qui reste encore empêtré dans sa théorie du « travail commandé », l'idée de l'exploitation ne pouvait bien sûr pas être clairement formulée, et elle demeure en quelque sorte inscrite en filigranes.
Elle apparaît en revanche plus nettement chez Ricardo, qui en plus d'être un théoricien de l'économie, se revendique ouvertement comme un militant des intérêts des industriels face aux propriétaires fonciers. Ricardo se préoccupe peu du fait que les profits soient dus à l'exploitation des salariés. Vivant à la période d'essor du capitalisme, où le mouvement ouvrier n'en est qu'à ses balbutiements, il ne se préoccupe pas de faire apparaître clairement cette exploitation qu'il conçoit en quelque sorte comme un mal nécessaire, qui finalement bénéficie à tous : les industriels sont des entrepreneurs qui gèrent leurs entreprises, développent la production, et qui contribuent donc à accroître la richesse globale, même s'ils ne la produisent pas directement eux-mêmes. Ricardo conçoit le capitalisme comme l'aboutissement ultime de l'histoire économique humaine : il ne lui viendrait pas à l'idée d'imaginer qu'il puisse être remplacé par une autre organisation. Son problème est donc de favoriser le développement de ce système qui apporte la croissance économique, et de lever les obstacles qui pèsent sur son essor. Or, au premier rang de ces obstacles se trouvent les prélèvements effectués par les propriétaires fonciers, la rente qu'ils ponctionnent étant autant de fonds retirés aux profits des capitalistes. Or, étant donné la nature de leur propriété, les propriétaires fonciers peuvent dépenser intégralement leurs revenus sans se soucier du reste et sans créer ainsi la moindre croissance, alors que les capitalistes, eux, se doivent d'investir, d'augmenter et d'améliorer l'appareil productif, et par contrecoup la richesse de toute la société. Ricardo va donc militer activement non pour abolir le capitalisme, mais pour libérer celui-ci des entraves que la propriété foncière fait peser sur son développement. Il sera en particulier un chaud partisan de l'abolition des lois protectionnistes sur les blés, les Corn Laws, qui permettaient aux propriétaires fonciers de préserver un niveau élevé de rente, au détriment des profits. Sa théorie de la valeur lui sert ainsi à mettre en relief le parasitisme des propriétaires fonciers, leur situation de purs spoliateurs, qui vivent au crochet de la société sans rien lui apporter.
C'est bien sûr avec Marx que la théorie de l'exploitation sera le plus explicitement développée et rattachée à la théorie de la valeur-travail. A la différence de Ricardo, Marx est convaincu que le système capitaliste n'est qu'une étape dans le développement de l'humanité et qu'à terme, il devra être remplacé par un autre type d'économie. En bon philosophe matérialiste, Marx affirme que les acteurs de cette transformation (qui prendra la forme d'une révolution politique et sociale internationale) seront ceux qui y ont objectivement intérêt, c'est-à-dire les travailleurs salariés. C'est sur eux que repose l'enrichissement des classes possédantes de la société capitaliste (propriétaires fonciers et propriétaires du capital) ; c'est par l'extorsion continuelle de travail gratuit que les possédants, qui apparaissent ainsi comme de purs parasites, accroissent leur fortune et leur puissance sociale. Marx n'a donc de cesse de dénoncer la fraude consistant à présenter la société capitaliste, fut-elle politiquement démocratique, comme une société équitable où chacun serait rémunéré à la juste mesure de son apport à la société : le fonctionnement du marché libre permet en réalité à ceux qui n'apportent rien (propriétaires fonciers et capitalistes) de prélever la richesse produite par ceux qui apportent tout (les prolétaires) et qui n'en récoltent que les miettes. Même si en apparence, les salariés sont payés en proportion du travail qu'ils effectuent, les mécanismes cachés de l'économie, en particulier les fait qu'ils aient été historiquement dépossédés de leurs moyens de production, assurent qu'ils fournissent en permanence du travail gratuit pour leurs employeurs. Si dans la société capitaliste, l'exploitation se présente sous un jour beaucoup moins ouvert que dans la société esclavagiste ou féodale, elle n'en est pas moins réelle et féroce. Le capitalisme n'est donc pas la fin de l'Histoire : tout comme les sociétés précédentes, il est traversé par la lutte des classes, et celle-ci, de même qu'elle a permis sa naissance dans le passé, le mettra à mort dans l'avenir.
Il faut souligner que pour Marx, l'exploitation capitaliste n'est pas, à proprement parler, un vol : les capitalistes qui exploitent les travailleurs les payent à leur juste valeur, la valeur que possède la force de travail dans le cadre du marché capitaliste. La captation de travail gratuit est un phénomène général, continu, qui ne dépend pas de la rapacité ou du manque de scrupules de tel ou tel employeur, mais une loi de fonctionnement du système lui-même ; l'exploitation ne peut prendre fin qu'avec la disparition de ce système qui permet à certains de posséder l'ensemble des moyens de production et aux autres de n'avoir que leur travail pour vivre. Aucune augmentation de salaire, aussi substantielle soit-elle, ne mettra fin à l'exploitation - même si les augmentations de salaires sont toujours bonnes à prendre pour ceux qui en bénéficient. Seule l'abolition de la propriété privée des usines et des banques et l'instauration d'une économie planifiée organisée selon les besoins de la collectivité pourra mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme.
On voit donc à quel point les positions sur la théorie de la valeur conduisent à des visions diamétralement opposées de la société, et on comprend que la théorie de la valeur n'ait jamais été un enjeu purement intellectuel et désincarné, mais qu'elle a toujours représenté un enjeu politique et idéologique majeur (que celui-ci ait été ouvertement exprimé ou qu'au contraire, il se soit dissimulé derrière les apparences de la neutralité scientifique).
Ce n'est pas un hasard si le grand essor de la théorie néoclassique date des années 1870, juste après les publications de Marx et l'émergence d'un puissant mouvement ouvrier révolutionnaire (fondation de l'Association Internationale des Travailleurs en 1864, Commune de Paris en 1871). Avec ces événements, la période où un Ricardo, représentant en économie de la bourgeoisie ascendante, pouvait se permettre de théoriser la lutte des classes pour le compte de celle-ci, est définitivement révolue. Plus que jamais, l'économie devient politique, et les positions se tranchent. D'un côté, les partisans du système capitaliste qui rejetant la valeur travail, nient ainsi l'exploitation et proclament que le système sert au mieux les intérêts de tous. De l'autre, ses adversaires socialistes (à l'époque, le terme de socialiste est presque toujours synonyme de révolutionnaire) qui dénoncent le caractère exploiteur et transitoire du système capitaliste, et proclament leur volonté de préparer son renversement. Entre les positions théoriques sur la question de la valeur, comme entre les positions politiques vis-à-vis de la société capitaliste, il n'y a guère de place pour un juste milieu hypothétique. Notons d'ailleurs que ce juste milieu, à supposer qu'il puisse exister sur le plan politique, n'a aucun sens en matière de théorie économique : il n'y a pas de théorie intermédiaire entre celle de la valeur-travail et celle des néoclassiques, entre l'affirmation de l'existence de l'exploitation ou sa négation. De ce point de vue au moins, le vieux débat deux fois séculaire sur la loi de la valeur n'a pas pris une ride.